Des corps schématiques

Julien Prévieux est un artiste français, né en 1974, qui vit et travaille à Paris. Il s’est fait connaître en 1998 grâce à sa vidéo Roulades. Casqué et emmitouflé de vêtements rembourrés, il s’élance à l’assaut de la ville… en roulant. Parcs, parkings, trottoirs, passages piétons, escaliers, ascenseurs, aucun espace ne lui résiste, à la grande surprise des passants. Le ton est donné : Julien Prévieux réinvestit son environnement quotidien de façon parfois inattendue, mais jamais dénuée d’humour. Ainsi, dans sa vidéo Post-Post-Production, il pousse à l’extrême la logique hollywoodienne en intégrant à un épisode de James Bond, Le monde ne suffit pas, des effets spéciaux exagérés et volontairement ratés.

Ce sont toutefois ses Lettres de non-motivation qui le mettent sur le devant de la scène. Écrites depuis 2000, il s’agit de réponses à des offres d’emploi qui expliquent son inaptitude à occuper le poste, voire même, son manque total d’envie. Elles sont parues dans le recueil Lettres de non-motivation en 2007, accompagnées des réponses des entreprises, qui peinent parfois à gérer l’absurde la situation. On retrouve dans toutes ces œuvres le même humour, mais aussi la volonté d’inventer de nouveaux comportements, comme autant de réponses décalées qui interrogent le fonctionnement du monde.

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Vue de l’exposition Des corps schématiques, Centre Pompidou, Paris, 2015-2016. Photo : Julien Prévieux. Courtesy galerie Jousse Entreprise.

En 2014, il est lauréat du Prix Marcel Duchamp, créé en 2000 par l’ADIAF (Association pour la Diffusion Internationale de l’Art Français). L’ambition de cette récompense est de « distinguer un artiste français ou résidant en France, représentatif de sa génération ». Le Prix est organisé avec le concours du Centre Pompidou, ce qui permet à l’artiste sélectionné de recevoir, outre une dotation financière, la possibilité de créer une œuvre originale exposée au musée pendant deux mois.

C’est ainsi que nous avons pu découvrir l’exposition Des corps schématiques dans l’Espace 315, au Centre Pompidou. La scénographie est sobre, mais efficace. Plusieurs œuvres sont exposées dans ce grand volume, d’une manière qui appelle à la déambulation. Car elles se répondent, en tissant une réflexion autour de l’idée de la surveillance des mouvements et des déplacements. Les supports et techniques sont variés, mais tendent tous au même objectif : questionner en les esthétisant des pratiques du monde moderne. Espionner Google, utiliser la technique de l’eye-tracking sur des visiteurs de musée, faire dessiner des policiers, transformer des mouvements en sculptures, ou faire interpréter des expériences de capture de mouvement par des danseurs sont autant de solutions choisies par Julien Prévieux. En avant pour une visite guidée !

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Julien Prévieux, Anthologie des regards, 2015, et Today is great, 2014. Photos : Julien Prévieux. Courtesy galerie Jousse Entreprise.

Today is great, 2014
Ces petits dessins, croquis et autres algorithmes, ont été volés à Google par Julien Prévieux, qui a photographié au téléobjectif les locaux du géant américain et agrandi un tableau blanc où les ingénieurs griffonnent leurs idées. Nous avons peut-être sous nos yeux les algorithmes de la prochaine invention qui va changer le monde ! Par une cocasse inversion des rôles, le voleur de données se retrouve ici à son tour traqué.

Anthologie des regards, 2015
De curieux dessins, trop vectorisés pour n’être que des griffonnages, sont enchâssés dans un grand paravent de bois. Ce sont en réalité les résultats d’une analyse par oculométrie, ou eye-tracking, du regard de touristes sur des cartes postales d’œuvres d’art de la collection du Centre Pompidou. Julien Prévieux s’approprie cette technique utilisée notamment dans le marketing, pour calculer l’effet d’une publicité ou d’un produit sur l’attention du consommateur en suivant le parcours de sa pupille. L’œuvre agit comme une mise en abîme, puisque l’on regarde le parcours du regard d’autres visiteurs sur des œuvres de la collection du musée…

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Julien Prévieux, Pickpocket, 2015, Portraits-vitesses, 2015, et Atelier de dessin – B.A.C. du 14e arrondissement de Paris, 2011-2015. Photos : Julien Prévieux. Courtesy galerie Jousse Entreprise.

Atelier de dessin – B.A.C. du 14e arrondissement de Paris, 2011 – 2015
L’artiste a mis en place un atelier de dessin avec des policiers de la brigade anti-criminalité de Paris, dont le but était d’apprendre à dessiner, à la main, des diagrammes de Voronoï et des heatmpas, cartes de recensement des délits habituellement réalisées à l’ordinateur. Le processus est lent, laborieux, demande énormément de précision, et est finalement complètement contre-opérationnel. Mais il est l’occasion d’une discussion avec les policiers autour de ces outils d’optimisation et de management qu’ils utilisent de plus en plus. Et le résultat, des tableaux abstraits géométriques et colorés, est loin d’être dépourvu de qualités plastiques.

Pickpocket, 2015 et Portraits-vitesses, 2015
Ces sculptures abstraites minimalistes sont, une fois de plus, le résultat d’enregistrement de mouvements. Les déplacements d’un pickpocket donnent naissance à ce grand volume sinusoïdal en aluminium brossé, tandis que les enregistrements de sa propre empreinte cinétique pendant sept jours permettent à Julien Prévieux de créer autant de petits auto-portraits en pierre. Il détourne les méthodes d’enregistrement des gestes mis au point depuis des années par l’industrie, le commerce ou la police, pour en annuler le fond et produire de pures formes, qui rappellent bien entendu d’autres œuvres conservées dans les collections du Centre Pompidou.

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Julien Prévieux, Patterns of life, 2015. Photos : Julien Prévieux, courtesy galerie Jousse Entreprise.

Patterns of Life, 2015
Comme un long cartel animé, la vidéo Patterns of Life – dont la bande sonore aux percussions rythmées enveloppe l’ensemble de l’espace – vient fermer l’exposition et donner des clefs de lecture aux œuvres présentées. Elle retrace une brève histoire de la capture des mouvements et de la schématisation des corps, à travers des expériences emblématiques menées de la fin du dix-neuvième siècle à nos jours. Cinq danseurs de l’opéra de Paris réinterprètent ces expériences, à la manière d’une chorégraphie extrêmement précise et calculée. On y retrouve mis en image les principes d’enregistrement des mouvements, des vitesses et des regards utilisés par l’artiste tout à long de l’exposition.

En bref, nous avons aimé cette exposition car elle soulève des sujets très intéressants et peu vus ailleurs, de façon claire mais non simpliste, à la fois très fine et drôle. Les pièces présentent, de plus, de véritables qualités esthétiques, ce qui n’est pas sans importance dans une exposition d’art !

Pour aller plus loin :

  • Aller voir l’exposition Des corps schématiques, dans l’Espace 315 du Centre Pompidou, jusqu’au 1er février 2016, entrée : 14€/11€
  • La vidéo Patterns of Life est disponible sur Viméo
  • Le site internet de Julien Prévieux et celui de sa galerie

Vous aimeriez en savoir plus sur le travail de Julien Prévieux ? Ça tombe bien, nous aussi, et il a eu la gentillesse d’accepter de répondre à nos quelques questions. Rendez-vous vendredi prochain sur La Culbute !

Et vous, avez-vous vu Des corps schématiques ? Qu’en avez-vous pensé ?

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