How do I make myself a body ?

Henrik Olesen est un artiste danois, né en 1967 à Esbjerg, qui vit et travaille actuellement à Berlin. Ses œuvres prennent des formes variées : peintures, sculptures, collages… Mais toutes interrogent les systèmes de pouvoir et de contrôle, et entendent révéler les règles de normalisation sociale et politique.

Il a travaillé pendant plusieurs années autour de la vie tragique d’Alan Turing, dans le projet How Do I Make Myself a Body ?, l’occasion pour lui de questionner ce qui fait la construction d’une identité et d’une biographie.

2016_01_Olesen_01
Henrik Olesen, Some illustrations to the life of Alan Turing (Apple), 2008 et The body is a machine (2010). Source

Alan Turing (1912 – 1954), mathématicien et cryptologue anglais de génie, est l’un des pionniers de l’informatique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il permit à l’armée britannique de casser les codes allemands émis par la machine Enigma grâce à l’invention d’un proto-ordinateur. Mais il connut une fin de vie tragique : condamné pour homosexualité, il dut choisir entre la prison et les injections d’hormones afin de le « guérir ». Malade aussi bien physiquement que psychologiquement du fait de ce traitement, il mit fin à ses jours en croquant dans une pomme imprégnée de cyanure.

Henrik Olesen s’empare de cette histoire et dresse un portrait à la fois historique et imaginé d’Alan Turing. Pour la série intitulée Some Illustrations to the Life of Alan Turing (2008), il assemble des photographies du jeune Turing, des outils, des câbles informatiques, des messages codés en langage binaire et des schémas de corps humains futuristes. Les allusions informatiques qui se superposent aux portraits de Turing sont autant de chemins potentiels qui auraient pu être empruntés par le mathématicien pour écrire sa vie. Olesen renvoie à toutes les possibilités de déconstruction et reconstruction d’une identité permises par les nouvelles évolutions digitales, à ce vaste réservoir d’identités virtuelles potentielles que sont internet ou les robots. Il recompose ce corps dont le genre a été dissout dans le traitement hormonal, dont tout l’être a été désorganisé.

2016_01_Olesen_02
Henrik Olesen, Some illustration  to the life of Alan Turing (2008). Source

Revenant sur cette problématique, il réalise en 2015 une nouvelle série intitulée A Jarry Work, présentée en ce moment au centre d’art contemporain de la Ferme du Buisson dans le cadre de l’exposition Alfred Jarry Archipelago. Il utilise de nouveau toutes les potentialités permises par l’informatique. Ces technologies, desquelles Alan Turing est le père, nous permettent-elles aujourd’hui de construire notre identité, notre corps comme bon nous le semble ?

2016_01_Olesen_03
Henrik Olesen, 8 works for Alfred Jarry, 2015, La Ferme du Buisson, courtesy de l’artiste et de la galerie Buchlolz – Berlin / Cologne c. Emile Ouroumov

Chacun des huit tableaux présentés incarne de façon symbolique un corps  : le corps du maître et de l’esclave, le corps paranoïaque, le corps de la famille, le corps sans organe, etc. Ce sont sept grands portraits composés de formes géométriques et colorées, de fragments de langage binaire et de coupures de presse, dans lesquels a été inscrite une histoire en collant puis arrachant divers outils ou autres objets. Le premier panneau de la série en est le menu, qui invite chacun a choisir son propre corps, à le composer comme bon lui semble, un peu à la façon dont on se composerait un avatar avant de jouer à un jeu vidéo.

2016_01_Olesen_04
Henrik Olesen, 8 works for Alfred Jarry, 2015, La Ferme du Buisson, courtesy de l’artiste et de la galerie Buchlolz – Berlin / Cologne c. Emile Ouroumov

Le travail d’Henrik Olesen est extrêmement complexe et rigoureux. Il peut être difficile d’entrer dans ces panneaux à la syntaxe peu parlante. Ils racontent cependant, selon moi, d’une manière extrêmement fine et jamais caricaturale ou raccourcie l’histoire tragique d’Alan Turing, et tous les questionnements qu’elle engendre.

En mettant en parallèle l’invention de l’ordinateur – machines intelligentes aujourd’hui prépondérantes dans nos vies – et les questions de l’individualité, du genre, de la sexualité et du poids de la société dans nos choix personnels, Olesen pointe du doigt les dispositifs de contrôle des corps et des êtres permis par ces nouvelles technologies. Le corps est en effet l’endroit où se déploient le plus les dispositifs de contrôle que nous connaissons aujourd’hui : nos sentiments, notre santé, nos angoisses, nos plaisirs, etc. Tout est analysé et devient, par le biais des calculs statistiques, un objet économique qui peut être investi…

Pour aller plus loin :

  • Sur la vie d’Alan Turing, vous pouvez lire notamment sa page Wikipédia très complète et sa biographie par Andrew Hodges, qui a inspiré le film Imitation Game.
  • Sur Henrik Olesen, le catalogue de l’exposition How do I make myself a body ? présentée en 2011 à la Malmö Kunsthalle (Suède) puis au Basel Museum für Gegenwartskunst (Suisse), et notamment l’article de Lars Bang Larsen « On Striking and Body Making » (en anglais).
  • La série A Jarry work est à voir au centre contemporain de la Ferme du Buisson jusqu’au 14 février 2016, dans l’exposition «  Alfred Jarry Archipelago, La Valse des Pantins – Acte II« . Du mercredi au dimanche de 14h à 19h30, entrée libre.

Et vous, connaissez-vous Henrik Olesen ? Que pensez-vous de son travail ?

Publicités

3 commentaires

Les commentaires sont fermés.