La mise à mort du travail

La mise à mort du travail est une série documentaire réalisée par Jean-Robert Viallet, sur une idée originale de Christophe Nick. Diffusée en 2009 sur France 3, elle se compose de trois volets d’une heure chacun, qui décortiquent le rapport au travail en France. En immersion dans plusieurs entreprises, le réalisateur nous amène à la rencontre de personnes poussées aux limites de leur humanité, considérées comme des machines, des rouages du système.

TRIGGER WARNING : cet article évoque des sujets sensibles pour certaines personnes, comme le harcèlement au travail, les violences psychologiques, le suicide.

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Une des forces du documentaire réside dans son mode de tournage. Chaque volet se concentre sur une entreprise (Intermarché, Carglass et Fenwick), en une unité de lieu qui recherche des archétypes plus que des caricatures. Les personnes suivies l’ont été sur des durées très longues (jusqu’à deux ans), et l’équipe a collaboré avec les institutions concernées, comme le conseil des prud’hommes ou l’hôpital. Le documentaire, loin d’une infiltration partisane, laisse entendre toutes les voix, des actionnaires jusqu’aux employés, qui expriment chacune épanouissement ou souffrance. Le projet est vraiment celui d’une enquête sociologique. « Il fallait abandonner cette approche biaisée en termes de victimes et de bourreaux, de patrons voyous. » souligne le réalisateur dans une interview. Le fil narratif choisi pour chaque partie évite l’accumulation de témoignages, mais entremêle entretiens, enquête journalistique et analyses sociologiques pour un résultat très fort.

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Levalet, Ascension sociale, Paris XI, 2013.

 

La destruction

Le film s’ouvre à l’hôpital de Nanterre, où a été créée en 1997 la première consultation spécialisée dans les souffrances au travail. Nous suivons les entretiens du docteur Marie Pezé avec certains de ses patients. On se concentre ensuite sur cinq caissières d’Intermarché qui passent devant le conseil des prud’hommes. L’une d’entre elles, qui travaillait dans le magasin depuis vingt ans, s’est vue renvoyer suite à la découverte d’un paquet de chewing-gum dissimulé dans ses affaires… Une mise en scène étrange, qui s’est répétée à plusieurs reprises. On comprend alors que la situation est liée à des luttes de pouvoir, notamment syndicales. Enfin, on rencontre un Inspecteur du Travail. Noyé sous les dossiers, il a en charge 10 000 salariés, ainsi que des chantiers de construction et de désamiantage, et procède donc en allant au plus urgent. On le voit s’entretenir avec deux cadres supérieurs dans une entreprise de service, encore en poste, qui ont été harcelés et menacés après avoir créé une section syndicale. L’enquête qui a fait suite à leur plainte est en cours depuis cinq ans.

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Les témoignages sont édifiants. Une employée d’une usine de cosmétiques, qui a vu ses objectifs de production tripler après le rachat de l’entreprise, jusqu’à en avoir le dos entièrement bloqué, et qui se soulage à l’aide de morphine. Une cadre dans une société d’import-export, qui évoque une tentative de suicide avortée par le seul fait que le train sous lequel elle voulait se jeter n’est pas passé. La chef de caisse d’Intermarché, qui reconnaît en larmes devant le médecin le rôle qu’elle a été forcée de jouer dans le harcèlement de ses collègues. Et qui ôte sa perruque pour révéler un crâne nu, dont les cheveux sont tombés sous l’effet du stress. Le cadre supérieur, qui évoque ces moments où la seule solution qui lui semblait possible était de se rendre au travail armé, et de descendre ses collègues avant de mettre fin à ses jours.

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Tous les niveaux hiérarchiques, tous les domaines semblent touchés. La voix-off souligne que, comme dans les cas de violence conjugale, les membres de l’entreprise préfèrent encaisser plutôt que de faire face, en se réfugiant dans le déni et la honte. Naît alors l’idée que ces cas relèveraient d’une fragilité individuelle. Pourtant, le film nous montre bien une universalité de la souffrance. Un système qui empêche les gens d’aider leurs collègues menacés, jusqu’au moment où eux-mêmes font la cible de ces pratiques. Des trois films, celui-ci est le plus violent. Une introduction par le cas particulier, avant de s’attacher à l’analyse des mécanismes à l’œuvre.

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Levalet, Reload, Paris XIII, 2015.

 

L’aliénation

Ce second volume se déroule chez Carglass, entreprise de réparation de pare-brises célèbre pour son petit jingle horripilant qui a réussi l’exploit de tous nous lobotomiser (vous ne me direz pas que vous ne l’avez pas fredonné à l’instant). Si le patronat était quasiment absent du premier film, il est ici largement convoqué, à commencer par un entretien face caméra avec le PDG qui ponctue régulièrement le propos. Le réalisateur promène sa caméra partout, du siège à la Défense au call-center de Courbevoie, en passant par un atelier de réparation dans une zone industrielle. Ce qui saute aux yeux, c’est le décalage criant entre les discours policés et enthousiastes des plus hauts gradés, et celui de leurs subalternes. D’un côté, on nous parle de l’effet « waouh », de la volonté de rendre les salariés fiers, heureux d’appartenir à l’entreprise et donc efficaces. De l’autre, des salariés au visage masqué expliquent comment leur travail les oblige à mettre leur cerveau entre parenthèses, et à ravaler leur fierté.

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L’élément le plus intéressant est selon moi de suivre l’évolution du chef d’atelier de réparation, que l’on rencontre alors qu’il participe à une formation managériale, et que l’on quitte alors qu’il jette l’éponge et démissionne, écrasé par les attentes impossibles à atteindre de ses supérieurs. J’ai été particulièrement touchée par la détresse de cet homme, pourtant peu exprimée. On sent son impuissance lorsqu’il explique devoir surcharger ses employés de travail, sans que la Direction lui donne les moyens de faire autrement. Il se perd dans son travail, présent de 7h30 à 19h30, épaulé par les techniciens qui acceptent de travailler sur leur temps de pause pour le soutenir. On perçoit son amertume lorsqu’il quitte finalement son poste, épuisé d’avoir tenté d’atteindre l’équilibre impossible entre record de productivité et satisfaction des clients.

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Enfin, le documentaire analyse finement les dynamiques internes de l’entreprise. Comment la publicité, un des plus gros postes de dépenses, est aussi mobilisée pour faire de la gestion humaine en offrant aux employés leur quart d’heure de gloire. La rémunération des employés contient une partie variable, qui n’est pas basée sur le profit mais sur la satisfaction des clients. Quand l’entreprise fait plus de bénéfices, la prime n’augmente pas. En mettant ses salariés au service non plus de l’actionnaire mais du client-roi, l’entreprise prétend favoriser la cohésion, tout en faisant de chacun le contrôleur de son collègue. Mais lors d’une rencontre avec les employés lors d’un grand séminaire au Stade de France, le PDG finit par reconnaître que son but est la satisfaction des actionnaires. Ce second volet éclaire à merveille les souffrances exposées dans le premier. On en vient à comprendre comment et pourquoi chacun se fait l’allié de pratiques managériales qui finissent par endommager les êtres humains qui les subissent.

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Levalet, Envolée sauvage, Paris V, 2014.

 

La dépossession

Le troisième volet se déroule dans l’entreprise Fenwick, qui fabrique des chariots élévateurs. Rachetée par un grand groupe deux ans avant le tournage, elle fait face à des restructurations. Un cabinet de conseil va étudier les vendeurs les plus efficaces de l’entreprise pour déterminer ce qui fait d’eux les meilleurs, et donc pouvoir dupliquer leur comportement. Dans un jeu entre les scènes filmées et l’analyse d’un psychiatre, on les voit adopter une attitude flatteuse, pour créer de toutes pièces une relation de confiance avec le vendeur. En se laissant convaincre par cette séduction, ce dernier se trouve dans l’antichambre de sa propre liquidation : les connaissances qu’on lui soutire seront ensuite utilisées comme des moyens de faire pression sur ses collègues et pour augmenter leur rendement.

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Le dirigeant de l’entreprise est présenté comme le maillon faible paradoxal de cette terrifiante machinerie. Il est le plus vulnérable aux pressions de l’actionnariat, mais c’est aussi lui qui a les moyens de mobiliser l’organisation, de la mettre sous tension pour lui faire atteindre les objectifs qui le protègeront lui. Le documentaire décrypte pour nous les mécanismes de l’actionnariat, des méthodes de rachat et de restructuration d’entreprises. Nous sommes face à un capitalisme qui ne vise plus le profit mais l’expansion : créer une dynastie, un empire industriel. Le profit, déclassé, n’est plus vu que comme un instrument nécessaire à cette réussite.

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Dans la partie industrielle de Fenwick, à Cenon-sur-Vienne, des spécialistes de l’optimisation viennent étudier l’usine pendant un an, afin d’y réduire les gaspillages. Ils appliquent la méthode japonaise Kaizen, ou « changement pour un mieux », qui recherche sept gaspillages principaux : surproduction, stock, temps de déplacement, surface, transport, temps d’attente, et retouche/erreur. Les ouvriers en viennent à craindre le toyotisme, héritier contemporain du taylorisme et du fordisme. Cette méthode fait la chasse au moindre temps mort, mais en convaincant l’ouvrier qu’il lui importe de trouver de lui-même le moyen d’augmenter les cadences. En faisant adhérer le travailleur à ce système, on le rend responsable de l’intensification de son travail. Pour ce faire, on lui fait miroiter l’opportunité de travailler dans de meilleures conditions, de réduire la pénibilité des tâches… En réalité, en poussant le corps et l’esprit humains à bout, l’application de cette méthode chez Fenwick a conduit à une augmentation de 25% des accidents du travail.

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Levalet, La chute, Paris XIII, 2012.

Ce documentaire n’est pas de ceux dont on sort apaisé, avec des solutions à l’esprit. Il brosse le portrait d’un travail vidé de sa substance, de ce qui lui permet de donner un sens à nos vies. Deux alternatives : la détresse de ceux qui ont été broyés par la machine, et l’aveuglement de ceux qui sont encore dans la course de la fuite en avant. La conclusion, pessimiste, présente les méthodes de management modernes comme un mélange abrutissant de solutions « clefs en main », qui ne rencontre plus aucune résistance. Le travail est aujourd’hui méprisé. On est prêt à détruire toutes ses caractéristiques qui sont nécessaires à l’exercice de l’intelligence et de l’accomplissement de soi. De là à croire, comme l’assène prophétiquement la voix-off, que cette évolution témoigne de la décadence d’une civilisation ?

 Pour aller plus loin :

  • Vous pouvez consulter Souffrance et travail, un site internet de ressources sur le sujet créé par le Dr. Pezé.
  • Je vous conseille également la lecture de l’excellent dossier de presse du film. Il contient des entretiens avec le réalisateur, une sociologue du travail et un économiste, ainsi qu’un dossier de statistiques, un lexique et une bibliographie. Il est téléchargeable ici ou ici.
  • Vous pouvez retrouver d’autres réalisations de Levalet sur son site.
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3 commentaires

  1. […] certaines données. Ainsi, Ivan du Roy s’interroge sur la possibilité de quantifier la souffrance au travail, en revenant notamment sur la vague de suicides ayant eu lieu chez France Télécom/Orange en […]

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