Statactivisme

Statactivisme, comment lutter avec des nombres est un ouvrage collectif paru en 2014. Il a été dirigé par Isabelle Bruno, maître de conférence à l’université de Lille 2 et chercheuse au Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales (CERAPS), Emmanuel Didier, chargé de recherche au CNRS, et Julien Prévieux, que vous devriez commencer à connaître. Isabelle Bruno et Emmanuel Didier avaient déjà publié ensemble Benchmarking, l’État sous pression statistique en 2013. Nous avons découvert cet ouvrage car il était disposé en accès libre au sein de l’exposition Corps schématiques, pour compléter le propos.

2016_01_statactivisme_couvertureStatactivisme se présente donc comme un recueil d’essais autour des statistiques. Si cela peut sembler peu vendeur au premier abord, j’ai été conquise dès les premières lignes de la quatrième de couverture, qui développe la démarche des auteurs : rassembler les contributions de sociologues, d’artistes et de militants, dans un parti-pris qui procède du judo. Il s’agira en effet d’utiliser la force de l’adversaire, ici incarnée par les statistiques, pour la retourner contre lui. Car toutes ces données, loin d’être l’argument d’autorité censément neutre qui nous est présenté, sont un outil de manipulation et de gouvernement. Être un statactiviste, c’est dénoncer des usages déviants des nombres, inventer de nouveaux modes de mesure, absurdes ou provocateurs, ou tout simplement vider entièrement les chiffres de leur sens.

J’ai choisi d’illustrer cet article par des graphiques, mais pas n’importe lesquels : des graphiques diffusés sur la chaîne américaine Fox News, tous manipulés pour tromper le spectateur. Il est certain qu’un graphique est une manière simple et efficace de présenter des chiffres de manière visuelle. Mais c’est aussi un outil qui peut être falsifié. Depuis qu’un ami me l’a fait remarquer, je fais pause lorsque je visionne des documentaires et que des graphiques apparaissent à l’écran. Le résultat est édifiant : diagrammes-bâtons sans unité de mesure sur les axes, totaux de pourcentages qui dépassent 100 %, proportions non respectées… Vous aussi, prenez l’habitude d’ouvrir l’œil !

 

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Ce graphique qui décrit les nombres de personnes couvertes par l’Obamacare ne respecte absolument pas les proportions, comme le montre la version de droite, corrigée par un internaute. Si les proportions du graphique original étaient justes, la colonne de gauche équivaudrait à 1,978,000, et non 6,000,000 !

La première partie, intitulée Critique radicale ou réformiste, exemples pris au passé, est probablement la plus dense et la moins évidente d’accès pour les non-spécialistes (comme moi). Elle constitue néanmoins une base théorique appréciable pour appréhender le reste de l’ouvrage. J’ai noté une phrase, écrite par Luc Boltanski dans son essai « Quelle statistique pour quelle critique ? », qui m’a interpellée : « Si les instruments statistiques ne peuvent dénombrer que ce qui a été préalablement catégorisé, et si les modes de catégorisation sur lesquels ils reposent sont solidaires d’intérêts sous-jacents, comment ces outils peuvent-ils prétendre contribuer au dévoilement critique d’une réalité supposée  »profonde » dissimulée par la réalité officielle et construite ? » Et c’est bien là tout le propos de l’ouvrage : si je n’ai pas été en mesure de saisir pleinement tous les aspects techniques, ma vision des statistiques a néanmoins été bouleversée. Il faut choisir ce que l’on mesure, et comment : il n’y a pas de statistiques objectives. Dès lors, la démarche de réappropriation de ces mesures semble d’autant plus cruciale.

2016_01_Statactivisme_fox pourcentage
Ici, nul besoin d’être un mathématicien hors pair pour remarquer ce qui cloche (à moins bien sûr que l’image ne passe trop rapidement, ce qui est le cas à la télévision). La chaîne a fusionné les résultats de plusieurs sondages, pour arriver à un total… de 120%.

La deuxième partie, Opérations. Ruser avec la règle, évoque les solutions inventées par les personnes et les institutions pour s’arranger avec les nombres. L’article d’Eli B. Silverman, « Le jeu de la police avec les taux de criminalité », décrit la mise en place du logiciel Compstat par la police de New York (NYPD), qui repose sur un système de management de la performance, et exige donc des résultats quantifiés. Pour répondre à ces objectifs et atteindre les baisses spectaculaires des taux de criminalité, il s’avère que les policiers ont recours à toutes sortes de petits arrangements, le plus choquant étant la requalification des plaintes. Ainsi, si vous venez porter plainte pour le vol de voiture, il est probable que le policier, sous la pression de sa hiérarchie, tente de vous faire dire qu’il s’agit en réalité d’une perte. Cet essai est suivi d’un article de Julien Prévieux, qui revient sur sa démarche d’esthétisation des statistiques ; les deux approches se répondent parfaitement.

2016_01_Statactivisme_fox axe
Ce graphique n’est pas faux en soi, mais a fait l’objet d’une subtile manipulation. Si vous observez l’axe vertical, vous noterez qu’il a été tronqué, et qu’il débute à 34 au lieu de 0. De quoi rendre la différence entre les deux colonnes complètement exagérée, comme on peut le voir sur la correction !

Sujets. Défendre de nouvelles catégories, la troisième partie, s’attaque à la dimension intrinsèquement politique des statistiques. Choisir de recueillir des statistiques à propos d’une catégorie de population, c’est lui donner une existence civique et politique. Cyprien Tasset évoque ainsi une expérience qui essayait de définir la classe des « intellos précaires ». La dissimulation par les structures du recours aux emplois précaires, la division des professions en catégories séparées, tout concourt à empêcher cette classe de se revendiquer comme telle. Que se passerait-il si auxiliaires, contractuels et vacataires du journalisme, de la recherche, de l’enseignement, de la traduction, de la culture, de l’architecture… s’unissaient derrière des revendications communes ? De même, l’article passionnant de Louis-Georges Tin, « Qui a peur des statistiques ethniques ? », évoque une enquête sur les discriminations à l’encontre des populations noires de France réalisée en 2007 par le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires). Elle avait suscité une grande polémique, mais qui était liée à l’enquête elle-même, et non aux résultats alarmants qu’elle voulait pointer du doigt, comme le taux de chômage élevé des populations noires. Beaucoup ont argué qu’il est interdit de faire des statistiques ethniques en France, ce qui n’est pas le cas (il y a seulement un certain nombre de règles à respecter, comme l’anonymat des données, pour éviter la création de fichier ethniques). En pointant ces statistiques du doigt, c’est accuser le médecin qui pose un diagnostic d’être responsable de la maladie.

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Pour dissimuler la baisse du chômage en novembre 2011, la chaîne a discrètement truqué la hauteur des points. Si on se réfère à la ligne rose (rajoutée) qui correspond à 9%, on constate qu’elle est parfaitement alignée avec le point de novembre, dont les chiffres sont pourtant à 8,6%.

Enfin, la quatrième partie, intitulée Finalités. Opposer des indicateurs alternatifs à l’institution, se questionne sur les moyens de mesure différemment certaines données. Ainsi, Ivan du Roy s’interroge sur la possibilité de quantifier la souffrance au travail, en revenant notamment sur la vague de suicides ayant eu lieu chez France Télécom/Orange en 2008-2009. Damien de Blic évoque les collectifs d’aide aux sans-papiers et leur travail pour rendre visible la situation réelle de ceux qui se trouvent en situation irrégulière sur le territoire français. Leur lutte contre l’image erronée du « clandestin » les a menés du militantisme de terrain au statactivisme : en évaluant le coût de l’expulsion de ces sans-papiers (qui comprend les frais d’arrestation, de réclusion, d’escorte et enfin d’expulsion) ils ont conclu qu’à la fin des années 2000, l’État français dépensait en moyenne 700 millions d’euros par an (c’est-à-dire la bagatelle de 26 000 euros par expulsion), soit l’équivalent annuel de 20 000 emplois de fonctionnaires. Un exemple criant de la nécessité d’une alternative aux statistiques officielles, qui s’avèrent également bancales lorsqu’elles étudient, par exemple, la pauvreté ou les inégalités bancales.

S’il peut s’avérer un peu ardu de lire ce livre d’un bloc comme je l’ai fait pour les besoins de cet article, je pense qu’il s’agit néanmoins d’une formidable boîte à outils critique dans laquelle piocher en fonction de vos intérêts ou de vos besoins. C’est en tout cas une rencontre qui a bouleversé mon rapport aux chiffres. En tant que littéraire peinant lorsque je pratique les mathématiques, j’ai un peu tendance à prendre les chiffres que l’on m’assène comme argent comptant. Je pense que désormais je questionnerai un peu plus les catégories des sondages ou les échelles des graphiques… Peut-être même que, plutôt que lutter contre les nombres, je commencerai à lutter avec des nombres. Et vous ?

Pour aller plus loin :

  • Statactivisme, comment lutter avec des nombres, sous la direction d’Isabelle Bruno, d’Emmanuel Didier et de Julien Prévieux, « Zones », Editions La Découverte, Paris, 2014. ISBN 978-2-35522-054-8.
  • Comme tous les livres de la collection Zones, Statactivisme est disponible en intégralité sur le site de l’éditeur. De quoi y jeter un œil avant de vous décider !
  • Des chiffres en lutte, un article très intéressant qui compare et analyse les ouvrages Benchmarking et Statactivisme.
  • J’ai tiré la plupart des graphiques illustrant l’article de A History Of Dishonest Fox Charts, publié sur Media Matters for America. N’hésitez pas à le consulter si vous souhaitez d’autres exemples !

 

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