Transmission

En décembre, lors de notre séjour à Amsterdam, nous nous sommes rendues au Amsterdam Museum pour découvrir l’histoire de la ville, et notamment l’excellent parcours Amsterdam DNA, qui définit les éléments constitutifs de l’identité locale. Une petite merveille de muséologie et de pédagogie ! Ravies de notre visite, nous avons profité du temps qu’il nous restait pour faire un tour dans les expositions temporaires. C’est là que nous avons rencontré l’exposition Transmission. Rencontré, le mot est choisi à dessein, car il s’agit là d’une petite révolution. Le titre a été choisi par Miep (de son vrai nom Miepie Molendijk), femme trans née en 1949, et muse d’une série de portraits photographiques qui sont à l’origine de l’exposition. Pour elle, ce mot représente une pénombre indéfinissable sans contours précis, un lieu de changement auquel peuvent s’identifier de nombreux membres de la communauté trans. Un endroit où le musée a choisi de raconter des histoires très personnelles : des histoires de genre, de reconnaissance, et de fierté.

2016_02_exposition_transmission_01

Les portraits de Miep, réalisés par Koos Breukel et Milette Raats, sont le cœur du projet, et occupent une place centrale dans la salle. On l’y découvre dans une intimité assez touchante, sous le regard délicat des photographes. Sur cette trame viennent se greffer les récits de vie d’autres personnes trans amstellodamoises. Chacune d’entre elles a choisi un objet pour la représenter : drapeau, portrait, sous-vêtement, plaquettes d’hormones, nécessaire de rasage… Un mécanisme muséographique qui est par exemple employé au Musée de l’histoire de l’immigration à Paris, et qui n’a pas son pareil pour susciter empathie et ouverture à l’autre. À travers ces multiples témoignages se dessine en creux le visage de cette communauté, à laquelle le musée souhaite offrir un lieu de rassemblement, d’expression et de revendication. Les visiteurs peuvent également prendre la pose devant deux grandes unes de magazine blanches, inspirées par la renommée médiatique de deux femmes trans  : Laverne Cox, en couverture de Time Magazine en 2014 et Caitlyn Jenner, en couverture de Vanity Fair en 2015. Un moyen pour le public trans d’affirmer sa fierté et son identité ; en postant la photo accompagnée du hashtag #transmission020, les photos sont même diffusées directement dans l’exposition.

2016_02_exposition_transmission_02

Ne sont néanmoins pas laissées de côté les personnes pour qui ces notions sont étrangères ou floues. Le parcours réussit un grand-écart impressionnant entre un discours précis et politique destiné à la communauté trans, tout en tendant la main au reste de la population. Plusieurs dispositifs pédagogiques sont disponibles, parmi lesquels un rappel très clair et utile de la terminologie et de ses nuances. Affiché en grands caractères sur un mur, ce lexique est emblématique d’une muséologie qui n’a pas peur d’être accessible, comme c’est malheureusement souvent le cas en France. On y trouve également un dispositif tactile sur lequel nous pouvons répondre à des questions qui nous amènent à découvrir le rapport entre notre identité de genre assignée et notre identité de genre ressentie. La publication des résultats permet de se replacer au sein des autres visiteurs de l’exposition, et de se rendre compte de la diversité des résultats possibles.

2016_02_exposition_transmission_04

Plus qu’un simple accrochage, cette exposition est un acte politique, qui veut provoquer une révolution dans les esprits et les comportements. C’est le musée lui-même qui décrit, dans la documentation fournie, l’exposition des photos comme une opportunité. Car la salle d’exposition n’est qu’un point de départ. Tous les vendredis après-midi, le musée héberge des rencontres, autour d’un café, entre des membres de la communauté trans d’Amsterdam, et toutes les personnes intéressées par ces rencontres. Le but : libérer la parole, échanger des histoires, permettre les contacts. Ces rendez-vous sont suivis par la projection de TransAnders, un documentaire de Kim Bakker réalisé en 2015, dont des extraits sont diffusés dans l’exposition. Ce film nous amène à la rencontre de membres de cette communauté, qui évoquent leurs ressentis, leur histoire, ou encore les réactions qu’ils ont pu susciter. Une exposition qui offre un réel espace de visibilité à tout un pan de la population de la ville, trop souvent relégué dans l’ombre.

2016_02_exposition_transmission_03

Transmission est une exposition dynamique, anti-statique. Entre le moment où nous l’avons visitée en décembre, et celui où les photos nous ont été gentiment envoyées par une collaboratrice, l’accrochage a changé : la première moitié de la période d’exposition visait à susciter l’envie de témoigner chez les visiteurs concernés, qui pouvaient alors proposer leur propre histoire pour qu’elle soit intégrée au propos. Flexibilité enfin jusque dans l’espace muséal lui-même, qui évolue pour être en accord parfait avec son propos. C’est ainsi qu’en se rendant aux toilettes, on retrouve le pictogramme mi-homme mi-femme présent sur les visuels de l’exposition, accompagné de ce texte : « Amsterdam’s Museum toilets are gender neutral, in other words, there are no separate toilets for men and women. Everyone – whether you’re a man, a woman, or both, or neither – can use any of our toilets. The museum aims to be a safe and welcome place for all our visitors, and staff. » Une initiative louable, qui illustre – si cela était encore nécessaire – à quel point le musée a travaillé main dans la main avec la communauté trans. La question des toilettes genrés, lieu qui peut susciter rejet, discrimination, harcèlement ou violence, est en effet cruciale pour les personnes trans, mais demeure néanmoins plutôt inconnue ou incomprise du grand public.

2016_02_exposition_transmission_05

Vous l’aurez compris, cette exposition nous a complètement séduites. Si vous lisez régulièrement La Culbute, vous aurez peut-être remarqué à quel point les choix faits ici épousent nos valeurs. L’art y est, bien sûr, toujours présent, mais il est le point de départ d’une réflexion plus large, qui emprunte des formes variées. Trop de gens voient encore le musée comme un lieu poussiéreux retranché du monde qui l’entoure. Pour nous, le musée est un lieu au service de la communauté dans laquelle il s’inscrit : c’est ce qu’illustre parfaitement Transmission, une très belle performance à mi-chemin entre exposition, lieu de rencontre entre l’institution et les habitants (ainsi qu’entre différentes catégories de population), et manifeste politique. Une prise de position importante dans la lutte contre la transphobie, alors que les faits divers d’agressions de trans se suivent et se ressemblent tristement.

Pour aller plus loin :

  • Si vous avez la chance de vous rendre à Amsterdam, vous pourrez visiter l’exposition Transmission jusqu’au 13 mars 2016.
  • Vous pouvez retrouver d’autres portraits de Miep sur les sites des photographes, Koos Breukel et Milette Raats.
  • L’application Refuge restrooms répertorie les toilettes sûres pour les personnes trans. Plutôt destinée à un public américain, elle ne compte à ce jour que 4 références à Paris, dont seulement deux sont confirmées à 100%.
  • Si vous avez du mal à faire la différence entre transgenre, transsexuel, travesti… pas de panique, notre prochain article va tout vous expliquer ! En attendant, vous pouvez jeter un œil à ce très bon article.

Merci à Lauriane pour les photos de l’exposition qui illustrent cet article !

Publicités

Un commentaire

Les commentaires sont fermés.