Art et trahison de la réalité trans

Aujourd’hui, nous accueillons Amphitryon, qui nous propose un regard théorique et critique sur la représentation de l’identité trans dans l’art. Si vous êtes un peu perdu dans les questions de vocabulaire, retrouvez ses définitions en fin d’article !

L’identité trans est encore minoritaire dans l’art populaire. Quand les trans ne sont pas complètement effacés, les producteurs médiatiques et les artistes cissexuels ont surtout tendance à renforcer les stéréotypes pesant sur les individus trans. La première caractéristique de cette transnormativité est de représenter le “typique trans” comme étant jeune et blanc. Il s’est surtout positionné dans la vision binaire et se définit strictement et exclusivement comme homme ou femme de manière définitive. Cela implique aussi qu’étant entièrement homme ou femme, il est assez riche pour avoir pu prendre en charge son opération. Une autre représentation classique est celle du trans instable mentalement, comique et hyper-sexualisé. Ces deux visions sont erronées, cependant elles restent pérennes car elles continuent à servir les intérêts cisgenres. Afin de rassurer les cis et de conserver le pouvoir dans les société ciscentrées et transphobes plusieurs stratégies d’exclusions sont utilisées par les médias de masse et l’art populaire.

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Madame Sata, un film brésilien de Karim Aïnouz, 2002

D’une part, il s’agit d’artificialiser les trans. Il suffit par exemple de dire que “oui, il passe pour une femme”. Cela suggère que les trans ne sont que des contrefaçons, des imitations de basse qualité, des squatteurs par rapport aux cissexuels et leur “authentique identité”. Cet effort constant d’artificialiser consiste à montrer que les trans ne font que copier, imiter, simuler, ils ne sont rien en soi, ils ne sont définis que par rapport aux cis. Cette stratégie permet également de réduire les trans à leur transformation physique. Ils deviennent alors moins menaçants. Les cis ressentent un sens de légitimité, ils se considèrent comme les arbitres ultimes statuant sur l’identité des autres, définissant leur sexe perçu – le sexe que les autres, par leurs perceptions visuelles ou auditives, assignent de manière compulsive. Ces représentations limitées permettent de “simplifier” et de classifier les trans. C’est une démarche de contrôle. Ces représentations dégradantes rassurent les cissexuels dans l’évidence de leur supériorité. Elles permettent de renforcer l’oppression du genre et de maintenir les privilèges cissexuels.

D’autre part, l’autre stratégie d’exclusion revient à objectiver les trans. Cela s’exprime sous deux formes : premièrement, elle peut se manifester sous une forme de fascination. Soit sous une forme de fétichisme sexuel ou d’obsession en posant des questions intimes sur le “comment”. Comment fais tu l’amour? Comment s’est passé ton opération? Ça ne te manque pas d’être une fille? Tu vas où aux toilettes? A quoi penses-tu quand tu te masturbes? Ces questions déplacées, car souvent focalisées sur les organes génitaux, participent à la mystification des trans. Cependant, l’existence des trans n’est pas quelque chose de fascinant, c’est une réalité aussi valide que les autres.

L’autre forme de l’objectivation est l’intellectualisation. On pose alors des questions relatives au “pourquoi”. Est-ce une affaire génétique? Est-ce un problème hormonal? L’individu a-t-il été correctement socialisé? A-t-il eu des problèmes dans son enfance? Est-il sain mentalement? On scrute, on suspecte, on questionne la légitimité et la “naturalité” des trans avec des présupposés cissexuels. On rappelle à l’individu trans qu’il est bizarre, qu’il se doit donc de répondre aux questions. On lui rappelle constamment qu’il a transgressé les règles et il se doit de fournir une justification. Cette injonction de justification est souvent plus forte pour les MTF, qui renoncent à leur privilèges masculins pour être en adéquation avec eux-même.

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Source : Bitch Media

Les œuvres artistiques de masse, tout comme les médias, recourent donc de manière consciente ou inconsciente à ces stratégies d’exclusion, lorsqu’ils n’effacent pas tout simplement la réalité des trans. Transformer les trans en objets d’étude, de moquerie, de curiosité ou de de plaisir permet d’éviter de les considérer comme des êtres humains, comme un égal. Ainsi, trop souvent, la voix des trans est disqualifiée, sans prendre acte de leur témoignage. L’accès aux médias leur est souvent refusé. Certaines personnes objecteraient que cette époque est révolue avec l’ascension de Conchita Wurst ou de Caitlyn Jenner, issue de l’empire Kardashian. Ces deux personnes restent des exceptions. De plus, Caitlyn Jenner est riche, et donc moins sujette aux discriminations car faisant partie de l’élite.

Loin d’être le seul fait des hommes machos blancs, ces stratégies d’exclusions ont été utilisées par les féministes de la seconde vague (des années 1960 à 1980) pour exclure les trans. Sous prétexte que ces individus n’avaient pas vécu les expériences culturelles qui “forgent les femmes” comme par exemple, avoir un homme parlant à mes seins plutôt qu’à mon visage, ou n’avoir pas eu le besoin de pilule contraceptive, la douleur des règles ou de l’accouchement, ces individus étaient rejetés car suspectés de bénéficier d’un reste de privilège masculin. Cette transphobie a beaucoup affaibli le mouvement féministe. La troisième génération de féministes est plus inclusive, basant la solidarité constitutive au féminisme sur le concept d’intersectionnalité.

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Cependant des artistes trans travaillent à démanteler cet ordre établi et combattent activement l’oppression du genre. L’art a donc cette fois sa réelle fonction, celle de défendre, de donner une voix et de porter un message. La transphobie dans toutes ses formes est alors dénoncée: brutalité policière, harcèlement des enfants à l’école, discrimination en matière de salaire, de promotion, de harcèlement sexuel au travail, les suicides adolescents, l’isolement dans la honte et le secret de la différence, le combat pour la parentalité, la grossesse et la suspension de la prise de testostérone, l’allaitement en public par un FTM, la violence contre les trans et leur exploitation sexuelle dans le milieu carcéral, les crimes de haine, la lutte pour le remboursement des opérations chirurgicales par la sécurité sociale, la longue attente de l’autorisation des médecins et des psychiatres pour commencer une transition… La liste des discriminations est longue et est pire pour les trans POC- People Of Color. En effet, en 2015, sur les 23 trans victimes de meurtre aux États-Unis, seuls deux étaient blancs.

L’art devient un moyen de détruire les stéréotypes, d’informer et de combattre l’ignorance globale. S. Bear Bergman, artiste trans résidant aux États-Unis, écrit des livres pour enfants afin de défaire les stéréotypes toxiques de la princesse attendant son prince charmant…vivant heureux et procréant beaucoup. L’art peut aussi parvenir à apaiser les souffrances intérieures, à abattre les murs de l’isolement en permettant l’identification et l’acceptation de la différence.

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Is that for a boy or a girl ? et M is for Mustache, deux livres pour enfants de S. Bear Bergman

La fonction fondamentale de libération de l’art n’est donc remplie qu’à condition que la parole soit donnée aux trans eux-mêmes, sans volonté d’effacer, de caricaturer, d’expliquer, de décrire ou de réinterpréter. L’expression doit être directe afin d’être authentique. Si l’art et les médias de masse échouent à libérer les esprits et à apaiser la douleur de nos sociétés, les artistes trans ouvrent la voie à un monde inclusif et tolérant réunissant des individus profondément libres.

DEFINITIONS

  • Genre : Le genre est un système de bicatégorisation (Homme- Femme) hiérarchisée qui divise les êtres humains et établit des rapports de pouvoirs entre eux. Le genre est une construction sociale, par opposition aux conceptions qui attribuent des caractéristiques immuables aux hommes et aux femmes en fonction de leurs caractéristiques biologiques. Par exemple : les hommes sont forts, dominants, forts en maths, peu habiles en communication ; les femmes ne savent pas se repérer dans l’espace, elles se laissent guider par leurs émotions, aiment être protégées… Les études de genre affirment qu’ils n’existe pas d’essence de la « féminité » ni de la « masculinité », « mais un apprentissage tout au long de la vie des comportements socialement attendus d’une femme ou d’un homme ». Dès lors, il est d’usage de distinguer le sexe biologique et le sexe social.
  • Cis : du même côté en latin
  • Cisgenre : je m’identifie au sexe social (attribué à la naissance). Alignement et correspondance entre mon identité de genre et le sexe assigné à la naissance. Source de privilèges.
  • Transgenre : j’adopte une identité de genre différente du sexe assigné à ma naissance. Mon identité de genre est non liée à mon sexe de naissance. Je n’ai pas nécessairement eu de chirurgie de réattribution sexuelle pour me revendiquer transgenre.
  • Transsexuel : je ne m’identifie pas au sexe biologique et j’ai procédé à une chirurgie de réattribution sexuelle et/ ou à des traitements hormonaux.
  • Trans : terme générique qui regroupe les personnes trans (transsexuel.les et transgenres).
  • Travestie : terme agressif, personne faisant le choix de se vêtir avec des vêtements et attributs appartenant traditionnellement au sexe social opposé.
  • FTM/ Female to male : personne trans dont le sexe assigné est féminin et qui s’identifie au sexe masculin. Le contraire est MTF.
  • Intersexuel : personne dont le corps présente simultanément des attributs biologiques des deux catégories sexuelles traditionnelles. Le terme populaire et insultant est “hermaphrodite”. On estime que plus de 4% de la population mondiale est composée de personnes intersexuelles. Ce chiffre est faussé et largement supérieur en réalité compte tenu des opérations de réassignation sexuelle à la naissance quasi automatique dans les hôpitaux.
  • Intersectionnalité : concept sociologique qui désigne l’accumulation et la simultanéité des discriminations – de race, de classe, de genre, de religion, de castes – subies par des personnes appartenant à plus d’un groupe minoritaire. Femme et noire par exemple, ou trans et intouchable, bisexuel et pauvre, etc… L’oppression peut donc être multi-dimensionnelle et plus intense.
  • Queer : terme englobant l’ensemble des personnes ne se reconnaissant pas dans le système binaire traditionnel (les personnes non-hétéronormées, les Agender). On peut aussi utiliser les termes altersexuel, anti-binaire, gender nonconforming ou genderfucker.

Pour aller plus loin :

Amphitryon est une auteure féministe queer passionnée de spiritualité et de gender studies. Pour la contacter: amphitryon.k@gmail.com

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