Mauvais genre

Aujourd’hui, parlons BD ! Toujours dans la thématique du mois, Transgressions, celle que je vous présente interroge les questions du genre et du transgenre d’une manière extrêmement fine et belle.
Mauvais genre est un roman graphique de Chloé Cruchodet. Publié en 2013, il a remporté le prix du public Cultura au festival d’Angoulême en 2014. C’est à ce moment là que je l’ai découvert, et il reste depuis l’une de mes bandes dessinées favorites.
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Dans le Paris du début du siècle dernier, Paul et Louise sont deux jeunes amoureux. Ils vont être séparés très peu de temps après leur mariage par la Première Guerre mondiale. Paul ne supporte pas l’horreur quotidienne du front et va vite se blesser volontairement. Après quelques mois de convalescence à l’hôpital, plutôt que de regagner les tranchées, il choisit de déserter avec l’aide de Louise. Celle-ci lui trouve une petite chambre où se planquer. Paul tourne en rond et Louise ne supporte plus l’humeur de son mari, qui souffre de troubles psychiques dus au traumatisme de la guerre, et boit de plus en plus. Au cours d’une dispute, elle finit par lui balancer ses vêtements à la figure en lui disant d’aller lui-même chercher son vin. Cette scène agit comme un déclic sur Paul qui commence à se travestir, pour passer inaperçu, et devient Suzanne. On suit alors les aventures de ce couple de femmes hors du commun, à travers la guerre, puis pendant les dix années qui ont précédé l’amnistie des déserteurs.
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Planche 59 : la transformation physique de Paul / photographie de Suzanne au Bois, entre 1922 et 1924
 Plus qu’un simple déguisement pour passer inaperçu, le costume féminin va devenir pour Paul une véritable identité, il se réinvente dans son nouveau personnage. Il n’est pas simplement déguisé en Suzanne, mais il est Suzanne. D’abord guidé par Louise, il va adopter tous les codes de la féminité : les postures, la voix, la démarche, les accessoires, l’épilation… pour au final devenir « plus femme » que sa femme, prêtant une grande attention à ses toilettes et reprochant sa négligence à Louise.
Chloé Cruchaudet explore également l’identité sexuelle de son personnage, puisque Suzanne devient vite un personnage incontournable des nuits au Bois de Boulogne. Le livre soulève également les questions d’identité auxquelles est soumis le couple, le tabou qui entoure l’homosexualité et le travestissement au début du XXe siècle, les « invertis » comme on les appelait. C’est enfin une histoire tragique. La bande dessinée s’ouvre sur une scène de procès. Ainsi, sans savoir quels sont les inculpés, on comprend dès le début de la lecture que le dénouement de cette histoire sera funeste.
L’histoire est véritable : Mauvais genre est l’adaptation du livre de Fabrice Virgili et Danièle Voldman, La garçonne et l’assassin : histoire de Louise et de Paul, déserteur travesti, dans le Paris des années folles. Ces deux historiens ont redécouvert le fond d’archives de l’avocat maître Garçon, et avec lui toutes les pièces du procès qui a retracé l’histoire de Paul et Louise. En se basant sur des documents historiques – coupures de journaux, archives de police, photographies et lettres, ils reconstituent minutieusement cette histoire dans leur ouvrage.
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Paul Grappe et Suzanne, vers 1925
 Chloé Cruchaudet a, quant à elle, pris le parti de beaucoup plus romancer l’histoire, transformant un peu les faits, notamment le dénouement. Après que Paul ait réintégré son identité masculine, Fabrice Virgili et Danièle Voldman décrivent minutieusement les difficultés auxquelles ont été confrontées le couple : la pauvreté, l’alcoolisme de Paul et la violence conjugale, mais aussi la fuite de Louise, son retour puis la naissance de leur petit garçon. La bande dessinée est beaucoup plus succincte mais non moins saisissante. En deux pages, par ses traits, l’illustratrice parvient à nous faire comprendre toute la souffrance des deux personnages.
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Planche 29, l’horreur des tranchées / Planche 93, Suzanne découvre le Bois
 Le dessin est en effet bel et bien la plus grande qualité de ce roman graphique. Chloé Cruchaudet a un trait tout en mouvement, lyrique, envolé, où les expressions des personnages sont au cœur du scénario. Les décors, évanescents et fantomatiques, nous plongent avec efficacité dans le Paris des années 20. L’utilisation des couleurs est aussi remarquable. Tout est en noir, blanc et sépia. Les planches traitant de la guerre et des tranchées sont dessinées sur un fond noir extrêmement oppressant, tandis que le reste est sur fond blanc. Des touches de rouge vif traversent et illuminent les planches, comme un symbole de la féminité. Utilisé pour la robe de Louise dans les premières pages, le rouge est transféré à Paul lorsqu’il devient Suzanne. C’est aussi la couleur du sang, celui des tranchées aussi bien que de la violence conjugale…
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Planche 12, Paul et Louise se rencontrent / planche 63, Suzanne apprend les codes de la féminité
 Sans aborder directement la transsexualité, Mauvais genre interroge donc le genre, les limites floues entre le déguisement, le rôle joué, et l’identité réelle ; les problèmes psychologiques et sociaux auxquels sont confrontés Paul et Louise. On s’attache à ces personnages, on est happé par le dessin et le scénario, et horrifié de la tournure que prend leur histoire. Une bande dessinée que je vous conseille vivement si vous ne la connaissez pas encore !
Pour aller plus loin :
  • Une interview de Chloé Cruchaudet
  • Un article où elle commente des planches emblématiques de la bande dessinée

Et vous, avez-vous lu cette BD ? Qu’en avez-vous pensé ? En avez-vous d’autres à nous recommander ?

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3 commentaires

  1. Jai voulu l’acheter il y a quelque temps mais je ne savais pas si j’allais aimer donc je ne l’ai pas fait. Mais tu ma donné envie de le lire !

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