Sélection de films #2

De nombreux films mettent en scène des personnages trans et en racontent l’histoire, de façon souvent stéréotypée et peu fine, il faut bien l’avouer. Parmi les principaux reproches que l’on peut faire à ces films, il y a celui de réduire les trans à leur transformation physique uniquement, comme nous l’a expliqué Amphitryon dans cet article. Les personnages tendent à renforcer les stéréotypes à travers leur hyper sexualisation, voir un aspect caricatural et comique du type « la folle ». On pense par exemple aux personnages de Gad Elmaleh dans Chouchou, de Christian Clavier dans Le Père Noël est une ordure, ou encore à l’icône qu’est le Dr Frank-n-Furter dans le Rocky Horror Picture Show. Nous l’avons choisi pour représenter notre thème du mois, car il incarne bien à lui seul les confusions récurrentes entre transsexualité, travestissement, homosexualité : « I’m just a sweet transvestite, from transexual Transylvania ».

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Chouchou – The Rocky Horror Picture Show – Le Père Noël est une ordure

Les films que nous avons choisi de vous présenter ici proposent des regards moins stéréotypés, mais ne sont pas exempts de défauts. Une critique souvent relevée est notamment de faire jouer les personnages trans par des acteurs cis. C’est le cas de Melvin Poupaud dans Laurence Anyways, de Romain Duris dans Une nouvelle amie ou d’Eddie Redmayne dans The Danish Girl. Ces trois films ont certes en commun de retracer le chemin, notamment psychologique et social, parcouru par ces personnes jusqu’à leur transformation physique effective. Il pourrait paraître logique de partir d’un corps masculin et de suivre ces changements physiques. On pourrait également dire que c’est là le cœur du métier d’acteur, de se glisser dans une nouvelle peau. Le problème est que, inversement, les acteurs trans ont peu, voire pas du tout, accès à des rôles de cis. De plus, les personnages gagneraient certainement plus en authenticité s’ils étaient véritablement interprétés par des trans. Cette pratique renforce l’idée que la transidentité est avant tout un travestissement physique, un déguisement.  Et perpétue l’idée fausse que les femmes trans sont des hommes…

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Laurence Anyways
Un film franco-canadien, de Xavier Dolan
Sorti en 2012
2h48

Montréal, fin des années 1980. Laurence Alia, professeur de lettres, vit avec Fred, dont il est fou amoureux. Le jour de ses 30 ans, leur existence bascule quand Laurence annonce à Fred qu’il s’est toujours senti femme et souhaite changer de sexe. Le film suit le couple pendant une dizaine d’années, à travers l’acceptation, la séparation, les retrouvailles…
V : Xavier Dolan compose un film tumultueux, un patchwork de personnages, situations et images fortes, sur une bande son enivrante. Les personnages sont montrés dans leur complexité. J’ai particulièrement aimé les rôles secondaires – la mère de Laurence, son collègue, la sœur de Fred… qui dépeignent une palette de réactions variées devant la situation. La scène où Laurence arrive pour la première fois en femme devant sa classe est extrêmement percutante et symbolique, même si peu réaliste. Je vous recommande donc ce film pour son atmosphère si particulière, la complexité et la finesse des portraits dressés.

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The Danish Girl
Un film américain, britannique et allemand, de Tom Hooper
Sorti en 2015
1h59

Dans le Danemark des années 1920, Einar Wegener et Gerda Gottlieb sont un couple de jeunes peintres follement amoureux. Lors d’une séance de pose où Einar remplace un modèle féminin, on voit apparaître le personnage de Lili, son alter-ego féminin. Celle-ci va prendre de plus en plus d’importance dans le couple, remplaçant peu à peu l’homme que Gerda aime toujours.
Z : Lili Elbe est l’une des premières personnes transgenres a avoir bénéficié d’une opération de réattribution sexuelle, et on ne peut que se réjouir de voir un thème comme celui-ci faire son apparition dans le cinéma « grand public ». Néanmoins le film n’est pas exempt de défauts : choix d’un acteur cis, ressorts un peu grossiers (notamment la « révélation » d’Einar au contact de vêtements féminins), penchant certain pour l’esthétisation et le pathos… Ce qui m’a le plus gênée est la présentation de Lili comme une autre personnalité qui prendrait soudain le dessus, et pas comme l’identité réelle du personnage. Bref, ce film fait plutôt office de porte ouverte, de début de questionnement ; j’ai pour ma part très envie de lire les mémoires de Lili Elbe, Man into Woman.

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Transindia
Un film indien, de Meera Dajri
Sorti en 2015
0h30

Ce court documentaire (30 min) présente une communauté invisible et stigmatisée en inde : les hijras. Désignant des individus qui ne sont ni homme ni femme, ils sont à la fois vénérés et rejetés par la société indienne. Meera essaie de comprendre la relation ambiguë entre ces marginalisés et la société qui les marginalise. Ces personnes qui s’identifient parfois comme troisième sexe, dont certains sont transsexuels ou intersexuels, laissent entrevoir des extraits de leurs vies intimes.
A : L’apport de ce film est de laisser parler cette communauté condamnée au silence par la population cis indienne oppressive. Ils expriment ici leurs sentiments librement. Beaucoup se prostituent et sont utilisés par les hommes cis hétérosexuels pour affirmer leur masculinité. Les discriminations contre les hijras sont multiformes, à la fois symbolique, physique, émotionnelle, financière. Ces individus se voient refuser le droit de vivre une vie libre. Ce documentaire est à regarder en gardant en tête la question de l’appropriation culturelle. En effet, labelliser les hijras de transgenre est parfois perçu comme étant une tentative inconsciente de néo-colonialisme, puisque l’on projette alors un concept occidental pour définir des identités étrangères.

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Tangerine
Un film américain, de Sean Baker
Sorti en 2015
1h26

Après avoir passé 28 jours en prison, Sin-Dee-Rella, femme afro-américaine, trans et prostituée, retrouve son amie Alexandra à Tangerine, le quartier où elles travaillent à Hollywood. Celle-ci lui apprend que pendant son absence, son petit ami et « pimp » Chester l’a trompée avec une femme cis. Folle de rage, Sin-Dee-Rella se met à écumer le quartier à la recherche de celui-ci.
Z : Sorti en France peu avant The Danish Girl, Tangerine a reçu beaucoup moins de publicité, ce qui est bien dommage ! Seule fiction de cette sélection a avoir choisi des actrices trans, c’est aussi paradoxalement la seule qui ne prenne pas la transsexualité comme sujet. C’est une histoire d’amour, d’amitié, de colère, de vengeance… dont les héroïnes sont trans. Et pourtant, le fait que les actrices soient elles-mêmes des femmes trans et d’anciennes travailleuses du sexe donne une justesse incroyable au film, qui évoque sans s’y appesantir les difficultés de la vie quotidienne de ces femmes : précarité, prostitution, violence, racisme, persécutions policières. Le résultat est une comédie dramatique d’une énergie incroyable, rythmée par une excellente bande-son, et entièrement filmée à l’iPhone. À voir absolument !

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Une nouvelle amie
Un film français, de François Ozon
Sorti en 2014
1h47

Lorsque sa meilleure amie décède bien trop jeune, Claire lui promet de veiller sur son mari David et leur petite fille. Peu après l’enterrement, alors qu’elle vient lui rendre visite par hasard, elle trouve David habillé en femme en train de donner le biberon au bébé… A travers l’alter ego féminin de David, Virginia, les deux personnages vont chercher à surmonter la disparition de Laura.
V : Prenant place dans le milieu de la petite bourgeoisie française, le film de François Ozon est à la fois surprenant, étonnant et dérangeant. La transidentité est déjà acceptée et bien vécue par David – sa défunte femme était au courant – et c’est plutôt le cheminement de Claire que nous suivons. Sa première réaction est très grossièrement mise en scène « que vont penser les gens », « tu es un pervers »… Mais, au fur et à mesure du film, les deux personnages vont acquérir plus de profondeur, et Virginia prendre la place de Laura. Ce rapport à la morte met parfois mal à l’aise, de même que l’aspect caricatural de Virginia. Cependant le film est intéressant, les acteurs (Romain Duris et Anaïs Demoustier) très bons, et je vous le recommande tout de même – ne serait-ce que pour voir un film français traiter de ce thème !

Pour aller plus loin :

  • Cet article très détaillé évoque les problèmes de représentation des trans au cinéma que nous avons effleurés en introduction. Il rappelle que la transidentité « n’est pas un costume, ce n’est pas un jeu ou un rôle. De de ces petites confusions naissent les grandes transphobies ».
  • « Laurence Anyways : le cinéma caricature-t-il les trans ? »
  • « Faut-il aller voir The Danish Girl ? » revient de manière plus détaillée et très juste sur les problèmes posés par ce film.
  • Pour mieux comprendre la communauté hijra présentée dans Transindia : un reportage photo, une interview de la réalisatrice, une autre interview et cet article.
  • Pressenti pour les Oscars 2016, où il aurait pu permettre la première nomination d’une actrice trans à l’Oscar de la meilleure actrice, Tangerine n’a finalement été nominé dans aucune catégorie. En pleine polémique #OscarsSoWhite, il est tristement peu surprenant que ce film passe à la trappe : petit budget, tourné avec des actrices afro-américaines et trans, il montre les quartiers pauvres de Los Angeles qu’Hollywood aimerait mieux oublier. « Nominated for Nothing » : Tangerine revient en détail sur les mécanismes de ce rejet.
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