Confidentiel

Jusqu’au 23 mai prochain, le Musée d’Archéologie Méditerranéenne de Marseille, abrité dans les murs de la Vieille Charité, présente l’exposition « Confidentiel : être femme dans la Grèce antique ».
En raison d’un problème technique, nos photos de l’exposition ont disparu… Les visuels de cet article sont donc issus des supports de communication du musée (site internet, dossier de presse et dossier pédagogique). Si jamais l’un de vous, lecteurs, passait par la Vieille Charité et voudrait nous envoyer des photos, ce serait avec grand plaisir…!
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Plus qu’une exposition temporaire, il s’agit plutôt d’une présentation semestrielle de ses collections sous un angle particulier, celui des femmes dans la Grèce antique. Les vitrines thématiques prennent donc place au milieu des présentations permanentes, et sont indiquées par une signalétique particulière. Elles sont accompagnées de textes de salle rédigés pour l’occasion, ainsi que d’une multitude d’extraits littéraires contemporains des objets ou très légèrement postérieurs. En plus d’apporter un éclairage nouveau sur les collections propres du musée, l’exposition permet de présenter trois céramiques prêtées pour l’occasion par le musée d’Art classique de Mougins (Alpes Maritimes).
L’exposition part d’un constat simple : la femme grecque est bien souvent idéalisée, puisque la majorité des images qui nous sont parvenues représentent des divinités, bien souvent nues, représentant un idéal esthétique de beauté et de force relayé aussi bien dans l’art que dans la littérature et la mythologie. La réalité de la situation des femmes dans le monde grec est bien entendu très loin de cet idéal, et c’est cette réalité que l’exposition se propose d’explorer à travers quelques soixante-dix pièces présentées pour l’occasion.
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Aphrodite à la coquille, terre cuite, premier quart du IIIe siècle av. JC, provenance : Ruvo di Puglia (Italie) / vue de l’exposition : vitrine d’introduction
Nous sommes donc invités à pénétrer dans l’intimité de ces femmes, à travers cinq grandes parties : de fille à femme ; la maison ; vêtement et parures de la femme grecque ; séduction, érotisme et prostitution ; et une conclusion intitulée « l’amour grec en quatre mots ». Un préambule nous prévient : les thèmes traités étant extrêmement vastes, ils ne sont ici qu’effleurés, au regard également de la grande diversité des us et coutumes dans les différentes cités grecques. Une Athénienne du Ve siècle ne grandissait en effet pas comme une Spartiate de la même époque, et encore moins comme une Mycénienne de l’âge du bronze ou une Macédonienne de l’époque hellénistique ! De plus, les sources écrites ne mentionnent que très peu les sentiments des hommes envers leurs femmes, et les traces qu’il nous reste sont essentiellement des témoignages de l’activité domestique. Le préambule conclut sur un avertissement : les citations présentées sont à lire en tenant compte du contexte de l’époque, et peuvent heurter notre sensibilité si nous les lisons avec notre prisme du XXIe siècle…
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Mère et sa fille, terre cuite, première moitié du IVe siècle av. J-C, provenance : Grèce / Poupée articulée, ivoire, IVe siècle av. J-C, provenance : Arles
Même si le sujet et cet avant-propos nous alléchaient fortement, le reste de l’exposition nous a malheureusement laissées sur notre faim. Tout d’abord, dans la forme : insérer une exposition temporaire au sein de collections permanentes est un exercice très délicat et contraint. L’équipe du musée s’en est plutôt bien tirée ici, grâce à un marquage au sol, des panneaux bien distincts au graphisme plutôt réussi, et des vitrines mises en avant. Le parcours de visite est fluide et lisible. Mais alors, pourquoi ce choix de couleurs ? Les panneaux de textes sont dans le sacro-saint duo noir et orange grec, classique mais efficace, tandis que les fonds de vitrine sont en rose framboise, inévitable dès qu’une exposition aborde la question des femmes. Cette couleur jure avec les autres, ne met pas en avant les objets, notamment les céramiques, et en plus renforce les clichés ! Il est bien dommage qu’en 2016 le rose soit toujours systématiquement choisi dès qu’une exposition parle de femmes (on pense également au violet-lilas qui habillait toute l’exposition Élisabeth Vigée Lebrun cet automne au Grand Palais).
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Vue de l’exposition : vitrine sur l’enfance / Pyxide à tête dionysiaque, céramique, IIIe siècle av. JC, provenance : Canosa, Italie, prêt du musée d’Art classique de Mougins
Sur le fond, nous avons trouvé que globalement les objets n’étaient pas mis au centre du propos, ce qui est dommage pour un musée d’archéologie. De très jolies pièces sont présentées, comme la pyxide apulienne ci-dessus, des bijoux ou des figurines de terre cuite, mais elles sont plus là comme des illustrations assez anecdotiques du propos tenu par les textes de salle que comme de réels témoignages de la vie quotidienne des femmes en Grèce. Les textes ne se réfèrent ainsi quasiment jamais aux objets et se suffisent en eux-même. Les contextes de production, d’usage et de découverte ne sont jamais spécifiés alors qu’ils auraient pu apporter beaucoup d’indications (Est-ce que ce type de parures est porté au quotidien ou bien retrouvé uniquement dans des tombes ? Quels sont les témoignages archéologiques des activités quotidiennes des femmes ? A quoi servaient les figurines de terre cuite, et sont elles des reflets de la vie quotidienne ? etc.). Les objets ne servent donc que comme des supports iconographiques.
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Vitrine de reconstitution de costume, en collaboration avec l’association « Somatophylaques », photo : Torres Vincent / collier en or, IIIe – IIe siècle av. J-C, provenance : Vaison-la-Romaine

Dans l’ensemble du parcours, le discours reste très général. Malgré l’avertissement du début de l’exposition, l’ensemble des textes parlait de « la Grèce », sans cibler de cités particulières, même si beaucoup des objets et extraits de textes sont athéniens. L’éducation des jeunes filles spartiates est évoquée – une éducation « à la dure », très codifiée et loin des parents – mais pas approfondie plus que cela. On aurait aimé des textes et des objets pour en parler, et si les collections ne le permettent pas il aurait fallu le justifier et ne pas du tout aborder le sujet ! De la même façon, certains des objets montrés sont issus de contextes romains, comme le collier ci-dessus. Pourquoi ? Quelle est la différence entre la femme grecque et la femme romaine ? Et, puisque l’on est à Marseille, que sait-on du sort de celles qui vivaient dans la cité ?

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Kylix apuléen à décor érotique, céramique, fin du IVe siècle av. JC, gréco-italique, prêt du musée d’Art classique de Mougins

Enfin, dernière remarque mais non des moindres, nous avons trouvé extrêmement réducteur de regrouper sous une même vitrine les thématiques de la séduction, de l’érotisme et de la prostitution. Ainsi des boites à fard se retrouvent à côté de coupes aux décors érotiques, tandis que le texte au-dessus nous parle de prostitution – sujet qu’il aurait été plus pertinent d’évoquer en même temps que le statut des femmes esclaves et métèques, complètement oubliées. Même si l’exposition parle d’une époque et d’une réalité très différentes de la nôtre, elle est visitée par des contemporains, et regrouper ces trois thèmes en un seul renforce les confusions qui sont encore bien trop souvent faites.

Nous avons donc dans l’ensemble été très déçues du décalage entre ce qui est annoncé et le résultat final montré, le discours tenu. L’exposition ne démystifie rien du tout et, au contraire, contribue au renforcement des idées reçues et des mythes nés des textes, comme l’existence du gynécée par exemple. La seule étude scientifique citée est l’ouvrage Les Mystères du Gynécée de Paul Veyne, François Lissarague et Françoise Frontisi-Ducroux, qui date de… 1998 ! De nombreuses avancées ont été faites dans la compréhension de la vie des femmes dans la Grèce antique depuis presque vingt ans, notamment grâce au développement des gender studies et aux nombreuses fouilles archéologiques de contextes domestiques.

C’est pourquoi ce mois-ci dans La Culbute, nous allons tenter de vous proposer des articles qui montrent un regard différent sur ces femmes antiques, réfléchir à ces idées reçues qui entourent le sujet, et trouver d’autres clés de lecture de ces objets !
Et vous, avez-vous visité cette exposition ? Qu’en avez-vous pensé ?
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