Gradiva

Gradiva – « celle qui marche » en latin – est en premier lieu le nom d’une nouvelle de Wilhelm Jensen, parue en 1903. Sous-titrée « fantaisie pompéienne », elle met en scène un archéologue aux prises avec des fantômes surgis de l’Antiquité. Ce court récit connut un très grand succès après sa parution, devenant une source d’inspiration majeure pour les artistes. La Gradiva est devenue le paroxysme du fantasme de la femme antique, dont les échos parviennent jusqu’à nous. Ce motif a nourri des productions littéraires comme plastiques tout au long du vingtième siècle, et on le retrouve encore comme source d’inspiration dans l’art contemporain.

Cet article ne se veut pas exhaustif mais plutôt le début d’une recherche sur ce thème, si d’autres références vous venaient à l’esprit, n’hésitez pas à me laisser un commentaire !

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La Gradiva ou Celle qui marche, bas-relief de marbre, IVe siècle av. J-C, Musée Chiaramonti, Vatican, Rome

Le récit

Jensen narre l’histoire d’un jeune archéologue, Norbert Hanold, fasciné par un bas-relief qu’il a découvert dans une collection d’antiques à Rome, et dont il s’est fait réaliser une copie. Le bas-relief, pour lequel Jensen s’est inspiré d’une œuvre du musée Chiaramonti (ci-dessus), représente une jeune femme en train de marcher, d’un pas vif et l’air déterminé, soulevant de ses mains les plis de sa robe qui dévoilent ses pieds chaussés de sandales. Norbert devient totalement obsédé par ce relief, au-delà du simple intérêt du chercheur pour une œuvre. Il se focalise sur le mouvement des pieds de la Gradiva, et observe les femmes dans la rue et leur façon de marcher, quitte à passer pour un fou. Une nuit il rêve d’elle, la voit traverser une rue de Pompéi le soir de l’éruption du Vésuve, et aller s’étendre et se laisser mourir sur les marches d’un temple. Désormais persuadé que Gradiva était pompéienne, ses pas le guident jusqu’à l’antique cité où il va de plus en plus se laisser porter par ses rêves, jusqu’à rencontrer la véritable Gradiva…

Les délires et les rêves dans la Gradiva de Jensen

Si ce texte a eu une portée aussi grande, c’est parce qu’il a été analysé par Sigmund Freud dans Le Délire et les Rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen, publié en 1907. Après son ouvrage théorique L’interprétation des rêves (1899), Freud s’attache à analyser des œuvres littéraires et plastiques en suivant les principes de la psychanalyse, postulant que les rêves conscients – ceux que vit Jensen en les écrivant – relèvent du même mécanisme que les rêves inconscients. Gradiva est un parfait exercice, puisque tout au long de la nouvelle, le héros oscille entre des états de rêves, de fantasmes et de conscience, dans lesquels le lecteur est également plongé. On hésite en effet tout au long du texte entre une interprétation surnaturelle – l’apparition d’un fantôme dans les ruines de Pompéi – et une interprétation rationnelle, que le héros finira par mettre au jour, pour nous laisser sur une fin heureuse. Car, comme l’écrit Freud, « Il ne faut pas sous-estimer la puissance curative de l’amour dans le délire ».

Variations surréalistes

Cet état instable entre conscient et inconscient, rêve éveillé et fantasme, est bien entendu au cœur des préoccupations des artistes surréalistes. La figure de la Gradiva se retrouve de façon récurrente dans leur travail, et devient une héroïne majeure de la mythologie surréaliste. André Breton fonde une galerie à Paris qui répond de ce nom, et de nombreuses œuvres s’inspirent de la « fantaisie pompéienne » de Jensen.
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André Masson, Gradiva, 1938-39, huile sur toile, Centre Pompidou, Paris / Salvador Dali, Gradiva trouve les ruines d’Anthropomorphos, 1939, huile sur toile, musée Thyssen, Madrid

Le tableau d’André Masson synthétise toute la nouvelle et traduit la lecture que les surréalistes en ont fait. Dans un décor pompéien se trouve, au centre, la Gradiva, reconnaissable à son pied droit, qui « ne touchait le sol que de la pointe de ses orteils, cependant que sa plante et son talon s’élevaient presque verticalement », détail si particulier qui est le point de départ de la fascination de Norbert et de sa folie. La figure féminine est figée entre la vie et la mort, entre la chair et la pierre, sculptée dans le marbre ou figée par la lave du Vésuve – qui entre en éruption sur la droite. Comme dans le récit, on est à la frontière du rêve et de la réalité, entre les délires de l’archéologue et cette femme bien réelle qui l’attend dans les ruines pompéiennes. La fissure sur la gauche indique également un passage, le caractère éphémère de cette vision, qui peut se dérober à tout instant. Enfin, on retrouve également les coquelicots, symboles de la vie, et les mouches qui tourmentent le héros dans le roman et incarnent des forces maléfiques. Bien que beaucoup plus contemplatif et mélancolique, le tableau de Dali montre lui aussi la fascination de ces peintres pour cette figure, qui surgit des ruines, enlace le passé et oscille entre la vie et la mort.

Une figure qui traverse le XXe siècle jusqu’à nous

Ressurgissant depuis l’Antiquité parmi les ruines pompéiennes, la Gradiva est un fantôme qui hante l’imaginaire des artistes jusqu’à nous jours. A la suite de Freud, Roland Barthes lui consacre un chapitre dans ses Fragments d’un discours amoureux en 1977. Il analyse d’ailleurs tout autant la nouvelle originale que l’interprétation que Freud en livre :
« Le héros de la Gradiva est un amoureux excessif : il hallucine ce que d’autres ne feraient qu’évoquer. L’antique Gradiva, figure de celle qu’il aime sans le savoir, est perçue comme une personne réelle : c’est là son délire. Elle, pour l’en tirer doucement, se conforme d’abord à ce délire ; elle y entre un peu, consent à jouer le rôle de la Gradiva, à ne pas casser tout de suite l’illusion et à ne pas réveiller brusquement le rêveur, à rapprocher insensiblement le mythe et la réalité, moyennant quoi l’expérience amoureuses prend un peu la même fonction qu’une cure analytique ».
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Victor Burgin, Gradiva, 1982, série de sept photographies noir et blanc accompagnées de texte

Dans cette très belle série de photographies, Victor Burgin reprend le récit de Jensen à la manière d’un court roman-photo, où image et texte dialoguent. L’histoire est cette fois-ci racontée du point de vue de Zoé/Gradiva, l’héroïne féminine de la nouvelle. Par le jeu de regard des personnages, dont les expressions surgissent du fond noir, on perçoit l’intensité de leurs sentiments, et une fois encore l’oscillation entre la vie et la mort, entre le rêve, le fantasme, le délire et la réalité.

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Anne et Patrick Poirier, L’Ombre de Gradiva, 2000

Le couple d’artistes Anne et Patrick Poirier, qui travaille à la manière d’archéologues sur les thèmes de la mémoire, s’est lui aussi emparé de cette figure fantasmagorique. Dans la série de photographies intitulée L’Ombre de Gradiva, une silhouette féminine drapée à l’antique traverse le paysage d’un bord de lac ou la galerie des moulages du château de Versailles. Elle surgit du passé à la manière d’un souvenir, et dialogue avec les figures de plâtre à qui elle pourrait peut-être redonner vie…

Enfin, pour terminer ce petit tour d’horizon (loin d’être exhaustif) des interprétations artistiques auxquelles a pu donner lieu le mythe de Gradiva, il faut signaler également le film de Alain Robbe-Grillet, C’est Gradiva qui vous appelle, sorti en 2006. Il faut également signaler que ce film est vraiment mauvais. Il part pourtant d’une idée plutôt bonne : la transposition de l’histoire de Gradiva dans l’univers orientaliste – lieu du fantasme par excellence. Le héros n’est pas un jeune archéologue, mais un spécialise de Delacroix, qui se trouve face à la Gradiva dans une série de croquis exécutés par le maître lors de son séjour au Maroc. Il se met ensuite à voir cette femme apparaître dans les ruelles de la Médina de Marrakech. Mais Robbe-Grillet s’égare ensuite, perd de vue les thématiques de la mémoire et du rêve pour nous entraîner dans des histoires de trafics de femmes, ponctuées de scènes de domination, très esthétisantes certes mais qui n’apportent absolument rien au récit – en plus d’être extrêmement dégradantes pour les femmes représentées. Mis à part pour le plaisir de voir Arielle Dombasle sautiller en vêtements vaporeux parmi des ruines architecturales, je ne vous conseille donc absolument pas ce film. Mais il est intéressant de voir qu’il rapproche deux objets de fantasmes qui ont traversé les siècles : la femme antique et la femme orientale.

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C’est Gradiva qui vous appelle, un film de Alain Robbe-Grillet, 2006

Pour aller plus loin :

  • Vous pouvez lire les textes intégraux de la nouvelle de Jensen et de l’analyse de Freud ici
  • Écouter un conservateur du Centre Pompidou parler de l’œuvre de André Masson
  • Retrouver le travail d’Anne et Patrick Poirier sur leur site officiel

Et vous, connaissiez-vous le mythe de la Gradiva ? Avez-vous en tête d’autres œuvres qu’il a pu inspirer ?

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