Gender studies et archéologie

Depuis quelques décennies, les gender studies ou études de genre ont commencé à ébranler les bases de la recherche en science humaine, de même que les gay and lesbian studies. Dans les domaines qui nous intéressent ici (histoire, histoire de l’art et archéologie de l’Antiquité grecque et romaine), elles ont contribué à reprendre et nuancer des analyses qui avaient trop vite fait d’oublier des pans entiers de la population, absents des sources littéraires. Ce domaine de recherche tente d’élargir et de nuancer notre connaissance de ces époques lointaines, pour faire que l’histoire que nous écrivons ne soit pas celle partiale et partielle d’un groupe dominant. Pourtant, au-delà du cercle des chercheurs intéressés par le genre et les études de genre, ceux-ci demeurent trop peu connus, que ce soit du grand public ou des spécialistes de ces époques formés de manière plus traditionnelle. C’est pourquoi j’ai choisi de vous présenter ici cette petite révolution ! En avant pour ce cours de Gender Studies 101.

Relire l’Histoire

On entend souvent dire que « l’histoire est écrite par les vainqueurs » ; elle est tout au moins écrite par les dominants qui, dans toute société patriarcale, sont les hommes, et surtout ceux des classes aisées. Si les choses changent lentement depuis quelques décennies, les sociétés occidentales, à commencer par le monde gréco-romain, ont pendant longtemps limité l’accès des femmes à l’éducation, à la parole publique, et donc à l’écriture. Il est par conséquent logique que les documents qui nous sont parvenus offrent un accès plus rapide et plus simple à la catégorie dominante, ici des hommes citoyens, membres de l’élite économique, politique et sociale. Du fait de cette prévalence, il est difficile de promouvoir une histoire mixte. Pendant longtemps, les historiens ont pris les textes antiques comme argent comptant ; le fait que ces historiens appartenaient à la même catégorie privilégiée, celle des intellectuels masculins aisés, n’y est sans doute pas étranger. Se consacrer aux études de genre, c’est affirmer qu’il est du devoir de l’historien de refuser les conclusions dues aux hasards de production et de transmission des sources.

David Sabines
(Presque ) Jacques-Louis David, Les Sabines, 1799, Paris, Musée du Louvre (détail)

Notre regard sur l’Antiquité se heurte également à un autre obstacle majeur : nos propres représentations et structures mentales. Tous les historiens et historiens de l’art le savent, on a vite fait de projeter sur ces sociétés disparues ce que l’on s’attend à y trouver. De nombreuses dimensions de la vie dans le monde antique nous demeurent étrangères, et leur étude a pu être biaisée par des préjugés et des raccourcis pris un peu rapidement. Des aspects de la vie quotidienne aussi importants que la religion, le mariage, la sexualité… ne sauraient être réduits à notre conception schématique. Par exemple, dans les années 80, les chercheurs qui se sont intéressés à l’homosexualité dans la Grèce et la Rome antique ont eu tendance à chercher dans les textes l’existence en filigrane de véritables communautés gays telles qu’il en existait à leur époque, ce qui est complètement aberrant lorsqu’on parle d’Antiquité ; comme nous allons le voir, la méthode appliquée par les études de genre permet de lutter contre ce type de biais.

Qu’est ce que le genre ?

Le genre est une notion inventée dans les années 1950. Il s’agit d’étudier tout ce qui, dans les différences entre hommes et femmes, ne relève pas de caractères biologiques. Les études de genre se basent donc sur une historicisation de la différence sexuelle. Pour le dire plus simplement, il s’agit d’affirmer qu’hommes et femmes ne sont pas des catégories qui vont de soi, et que les caractéristiques qu’on leur attribue (dites masculines et féminines) sont variables dans le temps et l’espace. Dès lors, utiliser des formules comme « être un homme » ou « être une femme » n’a plus aucun sens. Il faut préciser le cadre géographique et chronologique dans lequel on se place. La masculinité n’est pas la même pour un citoyen grec du Ve siècle av. J.-C., un Romain du IIe siècle ap. J.-C. ou un Français du XXIe siècle.

Gerome
(Presque) Jean-Léon Gérôme, Phryné devant l’Aréopage, 1861, Kunsthalle, Hambourg (détail)

Les études de genre relèvent des sciences sociales. Il ne s’agit toutefois pas de créer un nouveau champ d’analyse, mais une nouvelle méthode. Le genre est un outil épistémologique, qui permet d’interroger la démarche et les catégories utilisées par la recherche, dans des champs aussi variés que l’anthropologie, la sociologie, la philosophie, la littérature, ou encore, et c’est ce qui nous intéresse ici, l’archéologie, l’histoire, et l’histoire de l’art. Ce regard neuf permet une nouvelle approche des documents, et donc l’émergence de nouvelles questions. Quel que soit le champ d’études où on choisit de les appliquer, les études de genre amènent à une réflexion sur la démarche de recherche elle-même, mais surtout à une remise en question des catégories utilisées dans ces travaux comme si elles allaient de soi. Par exemple, les études sur l’homosexualité masculine dans la Grèce antique ont souvent cherché à déterminer lequel des deux partenaires était « actif » ou « passif » dans l’acte sexuel, oubliant que cette notion phallocentrée n’avait aucun sens dans l’Antiquité – pas plus qu’aujourd’hui d’ailleurs, bien qu’elle fasse encore les beaux jours de questionnements du type « qui c’est qui fait la femme ». Le genre n’est pas une « théorie » comme voudraient nous le faire croire ses détracteurs, ni même une catégorie de recherche ; c’est un moyen, un outil, qui offre un regard nouveau sur la société que l’on étudie et les individus qui y évoluent.

Le genre comme nouvel outil d’analyse

En se confrontant aux textes antiques, on se heurte à un déséquilibre entre des femmes vues uniquement par le prisme d’un regard masculin, et des hommes présentés uniquement par eux-mêmes. Les sources littéraires, loin de présenter une représentation variée et exhaustive de la société antique, sont le fruit d’une double sélection, arbitraire et aléatoire. D’une part, ces textes sont produits par quelques hommes membres de l’élite ; si nous nous concentrons ici sur les femmes, il y a bien d’autres absents dans les textes antiques, comme les classes populaires, les esclaves, ou les étrangers. D’autre part, le temps a filtré les textes arrivés jusqu’à nous, tant par la perte de documents que par les choix opérés par les copistes antiques ou médiévaux. Pour résumer, étudier les sociétés antiques en prenant les sources littéraires pour argent comptant reviendrait à essayer de comprendre la société française des années 2000 en se basant uniquement sur un carton de vieux numéros du Figaro retrouvés dans un grenier en l’an 4016. Certes, tout ce qui s’y dit n’est pas faux, mais la vision proposée est partielle et biaisée, et ne saurait suffire à une recherche scientifique.

David Horaces
(Presque) Jacques-Louis David, Le Serment des Horaces, 1784, Paris, Musée du Louvre (détail)

Par conséquent, les études de genre amènent à diversifier les sources dans lesquelles chercher l’information. Les minorités étant quasiment absentes des documents qui sont parvenus jusqu’à nous, il faut chercher leur présence en creux plutôt qu’en tirer la conclusion de leur caractère négligeable. De même, il faut être très précautionneux quand ces auteurs « officiels » les évoquent, ne pas prendre ce qu’ils disent comme des vérités révélées, mais chercher à nuancer leur propos. L’étude de l’Antiquité est très marquée par une obsession, celle de faire concorder textes et découvertes archéologiques, parfois de force. On en est aujourd’hui beaucoup revenu, notamment dans le cadre des études de genre, qui amènent à traquer les informations dans des documents a priori très éloignés du sujet. À Rome, si les femmes tendent à être présentées par les auteurs comme de grands enfants incapables d’indépendance, les sources archéologiques ont révélé l’existence de femmes riches et puissantes, capables de faire construire des bâtiments ou de diriger des corporations. Mais ces sources restent encore cantonnées aux couches les plus riches de la société ; en s’intéressant à des documents plus « ingrats » comme des inventaires de temples, des monuments funéraires, des listes de ventes et d’achats d’esclaves, etc., on découvre que les femmes tenaient une place bien plus importante.

Le mythe du gynécée

Pour illustrer ces considérations de manière plus concrète, je vous propose de nous pencher sur un exemple précis, celui du gynécée, qui nous a d’ailleurs inspiré le titre du mois. Traduction du grec gunaikonitis, ce mot désigne littéralement “l’appartement des femmes”, par opposition à l’andron (andronitis), “l’appartement des hommes. Ces deux termes sont amplement mobilisés dans les textes grecs. Il est vrai que la société grecque excluait les femmes de la politique, et les plaçait sous la tutelle permanente du père puis du mari. On voit venir le raccourci : la tradition historiographique a eu vite fait d’élaborer l’idée d’un gynécée barricadé de tous côtés, dont les femmes ne sortiraient jamais sauf à de rares exceptions. C’est là qu’il convient d’employer le mode opératoire des études de genre. L’exemple de référence est L’Économique de Xénophon, traité domestique sur la gestion d’un domaine agricole. Commençons par rappeler que Xénophon, né au Ve siècle av. J.-C., appartient à la catégorie sociale la plus favorisée de l’époque : citoyen, issu d’une riche famille aristocrate, il a été un des élèves de Socrate et occupé des postes de commandement militaire – le modèle du citoyen athénien parfait. Dans son Économique, il affirme qu’il est essentiel que les espaces réservés aux hommes et aux femmes soient soigneusement séparés. Outre le fait qu’il s’agit de la présentation d’un modèle idéal – on n’aurait pas idée de se baser sur des livres de conseils de rangement pour établir une typologie du logement français contemporain –, il est aussi important de ne pas oublier qu’il s’adresse à ses pairs : des citoyens, ici propriétaires terriens donc relativement aisés. S’appuyer sur Xénophon pour affirmer l’existence d’un gynécée hermétiquement clos, c’est oublier les citadins, les foyers modestes ou pauvres, les artisans, les commerçants, les métèques…

Vincent
(Presque) François-André Vincent, Zeuxis choisissant pour modèles les plus belles filles de Crotone, 1789, Paris, musée du Louvre (détail)

Et pourtant, aussi choquant que cela puisse sembler, c’est effectivement ce qu’a fait la tradition historiographique. La moindre scène représentant des femmes a été baptisée « scène de gynécée », quand bien même aucun élément de décor n’y signalait un espace particulier. Pire encore, on a essayé de plaquer cette définition sur les fouilles archéologiques, en cherchant à identifier laquelle des pièces correspondait à la description. Comme le souligne Nadine Bernard dans Femmes et société dans la Grèce classique (disponible en ligne ), « les réalités matérielles invitent à nuancer ce point de vue trop largement tributaire de l’idéologie des Anciens et de l’idée que se font certains historiens de la vie familiale ». Dans les faits, les archéologues n’ont jamais découvert de gynécée. Aucun élément d’architecture ou de décor mis au jour ne permet d’affirmer l’existence d’une telle pièce. La distinction entre les espaces, certes présente dans les textes, relèverait plutôt de catégories conceptuelles propres aux Grecs, qui font la part entre espace public et espace privé. L’andron ne serait pas tant un appartement des hommes qu’une pièce publique, où les citoyens se retrouvent pour le banquet ; il constitue une enclave dans l’espace privé du foyer, dont les invités ne doivent pas sortir et où les femmes ne pénètrent pas. En outre, si ces pratiques sont possibles dans les vastes demeures aristocratiques, des demeures plus exiguës ne permettent pas une telle distinction. L’opposition gunaikonitis/andronitis mettrait plutôt l’accent sur des activités sociales réservées à l’un ou l’autre sexe, et non sur des espaces physiques.

Comment aborder le genre dans l’Antiquité ?

Avec un peu de chance, cet article aura piqué votre curiosité et vous aura donné envie de vous intéresser à la question un peu plus en profondeur. Mais l’ampleur de la tâche peut vite se révéler décourageante, surtout quand on ne sait pas par où commencer à chercher. Si je devais vous conseiller un seul ouvrage, ce serait Hommes et femmes dans l’Antiquité grecque et romaine. Le genre : méthode et documents. Paru chez Armand Colin (collection Cursus) en 2011, cet ouvrage dirigé par Sandra Boehringer et Violaine Sebillotte-Cuchet, ce petit ouvrage est l’indispensable pour bien commencer. Très pédagogique, jamais obscur ou pédant, il vous apprendra à appliquer les méthodes de l’analyse de genre à l’étude des documents antiques. Il combine une partie théorique (présentation du genre et de ses applications à l’étude de l’Antiquité) et de nombreuses études de documents réalisées par une vingtaine de spécialistes, ainsi que de précieuses ressources bibliographiques.

Vien
(Presque) Joseph-Marie Vien, La Marchande d’Amours, 1763, château de Fontainebleau (détail)

Je vous conseille également la revue Clio. Femmes, Genre, Histoire, passionnante pour les historiens de toutes les périodes mais aussi pour les curieux. Ses deux numéros annuels tournent autour d’un thème (quelques exemples au hasard : les costumes, la médecine, les voyageuses, l’écriture, les musiciennes…) qui rassemble articles théoriques, focus variés sur différentes périodes et lieux géographiques, et critiques d’ouvrages. La revue paraît depuis depuis 1995, et les numéros sont intégralement mis en ligne au fur et à mesure. Le simple fait de parcourir les sommaires des numéros pourra vous aider à saisir l’ampleur des sujets qui peuvent être traités par les études de genre !

Enfin, vous pouvez vous intéresser au travail d’EFiGiES Antiquité, association de jeunes chercheuses et chercheurs en études féministes, genre et sexualités. Active depuis 2007, cette association encourage les rencontres et échanges entre chercheurs et chercheuses, à raison d’une séance par mois où deux d’entre eux présentent leurs travaux. L’entrée est libre, les membres accueillants ; si vous êtes curieux de voir comment procèdent les spécialistes en études de genre, je ne peux que vous encourager à y faire un tour !

Voici enfin la fin de ce long article, j’espère qu’il vous aura intéressé.e.s et que j’aurai été suffisamment claire ! N’hésitez pas à poster vos questions et remarques en commentaire 🙂

Pour aller plus loin :

  • « Sexe, genre, sexualité : mode d’emploi (dans l’Antiquité) », un article de Sandra Boehringer paru en 2005 et disponible en PDF, est une présentation claire et précise faite par l’une des plus grandes spécialistes françaises, qui a aussi co-dirigé l’ouvrage présenté plus haut.
  • Pour approfondir la question de la circulation des femmes dans l’espace public grec, vous pouvez lire « Les femmes grecques et l’andron », un article de Pauline Schmitt-Pantel paru dans la revue Clio en 2001.
  • Pour les spécialistes, le numéro Genre et archéologie de la revue Les Nouvelles de l’archéologie, paru en 2015, est particulièrement intéressant. Attention toutefois, il est beaucoup moins accessible que les autres documents présentés ici.
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