Entretien avec Daniel Roger

Du 4 novembre 2015 au 14 février 2016, 178 œuvres des collections romaines du musée du Louvre ont été envoyées à Madrid, à l’occasion de l’exposition Mujeres de Roma. Seductoras, maternales, excesivas à la Caixa Forum. Elle a été conçue par Daniel Roger, conservateur en chef au département des Antiquités grecques, étrusques et romaines du Louvre, et par Aurélie Piriou, collaboratrice scientifique du département. Aujourd’hui nous partons à la rencontre de Daniel Roger, qui va vous parler de la conception de l’exposition et du discours qu’elle tient sur la femme romaine.

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Vue de l’exposition Mujeres de Roma, photo La Caixa

Peux-tu nous parler de la statue de Messaline portant Britannicus, qui se trouve au début du parcours ?
Cette œuvre n’aurait en fait pas dû se trouver dans l’exposition, qui est consacrée au décor domestique. Celui-ci met beaucoup en avant la femme romaine, et notamment aristocrate, mais pas des figures aussi publiques que la femme de l’empereur. Mais cette statue représente une espèce d’idéal féminin romain : une femme parfaite, discrète, puisqu’elle se couvre la tête avec un voile, et tient son enfant. C’est vraiment la mater, la femme romaine idéale. Elle est en même temps assimilée à une déesse (puisque la statue est inspirée par l’iconographie d’Eiréné portant Ploutos). En réalité, on sait que Messaline était le contraire de la femme idéale : si on en croit Suétone, c’était une femme dévoyée, s’adonnant au culte de Dionysos, une femme finalement complètement débridée, comme on peut en voir à la fin de l’exposition. Cette œuvre représente donc les deux faces de la femme romaine révélées par la tradition romaine, la mater et la femme débridée, mais telle qu’elle n’était pas du tout dans la vie réelle. La femme romaine aristocratique a un mode de vie différent que celui, austère, de la tradition républicaine. On sait par exemple qu’elle pouvait participer à des cultes à mystères, comme la maîtresse de maison de la Villa des Mystères par exemple. Ainsi cette statue joue le rôle de pivot pour le reste de l’exposition.

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L’Impératrice Messaline et Britannicus, vers 45 ap. J-C, musée du Louvre, inv. MR280 / Portrait de jeune femme dite « l’Européenne », IIe siècle ap. J-C, musée du Louvre, inv. MND 2047

Le parcours commence par des portraits de femmes romaines, pour montrer qu’elles ne sont pas si différentes des femmes d’aujourd’hui : elles ont deux yeux, un nez, une bouche, des coiffures variées qui suivent des modes capillaires… On y trouve bien sûr beaucoup de portraits en marbre, mais certaines représentations sont plus colorées comme les portraits du Fayoum, qui se trouvaient sans doute dans les maisons et étaient retaillés pour être placés sur la momie du défunt. Ce sont donc sans doute des images assez fidèles de la femme telle qu’elle apparaissait dans la vie domestique, avec ses bijoux, son maquillage.

La deuxième partie du parcours est consacrée à l’image de la femme idéale donnée par la tradition romaine. Finalement, elle est très peu représentée dans le décor, car il est beaucoup moins intéressant d’être sage ! Elle est parfois présente par le biais de l’iconographie mythologique, avec des femmes qui ont eu des actions positives, comme par exemple Laétra en train d’aider son fils Thésée à retrouver les armes de son père… Mais c’est surtout dans le domaine funéraire qu’on la retrouve, au travers des représentations de couples et de l’évocation des liens affectifs qui unissaient la défunte et sa famille. En somme, la femme romaine parfaite à peut-être existé, mais elle n’intéressait pas grand monde…

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Vue de l’exposition Mujeres de Roma, photo La Caixa

Enfin, le troisième volet de l’exposition évoque la femme monstrueuse, débridée. Il s’agit parfois de monstres au sens strict, comme la gorgone, à mi-chemin entre humain et animal. Mais on y trouve aussi des femmes au comportement choquant, comme Pasiphaé s’apprêtant à entrer dans la vache en bois fabriquée par Dédale pour lui permettre de s’accoupler avec le taureau de Crête – union monstrueuse dont naîtra un autre monstre, le Minotaure – ou encore Médée, magicienne qui a découpé son frère en morceaux, essayé de tuer le fils de son mari, et tué ses propres enfants de ses mains. Ces femmes là fascinent plus, elles sont beaucoup plus souvent représentées.

La double image de la femme romaine est donc empreinte d’une certaine hypocrisie – que l’on pourrait s’amuser à transposer à d’autres époques – entre ce que l’on prétend favoriser et ce que l’on fait ou apprécie en réalité…

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Vue de l’exposition Mujeres de Roma, photo La Caixa

Vous-êtes vous basés sur des sources littéraires pour construire le propos de l’exposition ?
Pas vraiment, car il s’agit d’une exposition consacrée au décor, donc avec des fresques, des terres cuites, etc. C’est une frustration courante quand on monte une exposition, il y a tout un côté littéraire que l’on a du mal à confronter avec les œuvres ; par exemple, pour l’exposition Auguste (au Grand Palais en 2015), ça avait été un tel problème que l’on avait organisé un colloque en parallèle pour pouvoir évoquer les écrits de l’époque augustéenne. Mais on retrouve aussi dans les textes cette dimension double de la femme romaine. On pense par exemple à Lucrèce, parangon de vertu et à l’origine de la chute de la royauté, que les auteurs citent souvent. Les figures historiques sont présentées soit comme mauvaises (mais ces images sont dues à des raisons politiques, comme pour Messaline), soit au contraire très vertueuses. Mais, en revanche, dans la littérature non-historique, les romans, comme par exemple dans le Satiricon de Pétrone, on trouve des descriptions de femmes beaucoup plus amusantes, variées et intéressantes, et sans doute beaucoup plus proches de ce qu’était véritablement une femme à Rome.

Les fouilles archéologiques permettent-elles de mieux connaître le statut de la femme romaine ?
Très peu, car dans le monde romain il est très rare que l’on retrouve des décors intacts. En archéologie funéraire il arrive que l’on mette au jour des sépultures avec des parures, mais la aussi c’est peu courant, d’autant qu’on a eu beaucoup plus recours à l’incinération au Haut-Empire. Le mobilier retrouvé est souvent spécifiquement funéraire et donc ne parle pas vraiment de la femme, en tous cas pas de la manière dont elle vivait. L’archéologie romaine, telle qu’on la pratique au quotidien, est finalement un peu asexuée. Pour parler des femmes dans l’Antiquité on se fonde surtout sur les textes, ou bien sur les vestiges assez exceptionnels. Dans l’exposition, on a fait le choix de ne pas évoquer les bâtiments publics ou les monuments officiels, à l’exception de la statue de Messaline, mais plutôt le décor privé. Ceci dit, le propos est basé sur les collections du Louvre, et donc pas sur n’importe quel décor !

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Vue de l’exposition Mujeres de Roma, photo La Caixa

Y a-t-il des clichés sur la femme romaine que cette exposition t’a permis de dépasser ?
L’histoire des œuvres du Louvre est particulière, elle est souvent le fruit d’une réélaboration que l’on a fait autour de ces œuvres à partir de l’idée que l’on se faisait de la femme romaine. La dernière sculpture du parcours, qui est assez emblématique, est une image de la muse Polymnie qui provient de l’ancienne collection Borghèse. Elle a été fortement restaurée : la partie inférieure est antique, mais la partie supérieure a été entièrement refaite ! Elle reflète donc l’image que l’on avait de la femme romaine au XVIIIe siècle : éthérée, pure, parfaite… Aujourd’hui, à l’inverse, nous avons en tête un image façonnée par les séries et les péplums, celle de femmes qui participent à des orgies, avec un aspect sensuel et libidineux… L’exposition s’amuse autour de ces images pour montrer qu’en réalité, elles sont toutes décalées. Les femmes romaines étaient complètement incluses dans la société, participaient à des rituels qu’on a aujourd’hui du mal à comprendre comme les rites d’initiation, les cultes, les cérémonies religieuses… D’où la nécessité d’essayer de déconstruire ces clichés simplistes, bien que très vendeurs (on le voit au succès des livres traitant du sexe et l’effroi à Rome). Pour Virginie Girod, auteure de Les femmes et le sexe dans la Rome antique et d’un article dans le catalogue d’exposition, la femme romaine telle qu’elle nous est connue est une pure création de l’imaginaire masculin romain ; une féminité fantasmée qu’on décèle dans l’obsession des auteurs pour les thèmes de la pureté, mais aussi de l’adultère et de la prostitution.

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La Muse Polymnie, ancienne collection Borghèse, musée du Louvre, inv. MA472 / Eumachia, statue provenant de Pompéi, Museo Nazionale, Naples.

Bien sûr que tout cela existait, mais ce n’est qu’une partie de la question, et lorsque l’on regarde les vestiges qui nous sont parvenus on voit que les femmes romaines étaient certes dominées, mais – contrairement à la Grèce – on trouve également des femmes qui disposent d’une grande autonomie. C’est le cas par exemple d’Eumachia, prêtresse de Vénus et du culte impérial qui fut patronne de la corporation des foulons de Pompéi et bienfaitrice de la ville, où elle fit construire un important édifice sur le forum. On peut aussi penser à Julia Felix, riche propriétaire pompéienne, qui après le tremblement de terre de 62 ap. J.-C. a divisé une partie de sa maison en plusieurs espaces pour y reloger des personnes privées de foyer et y héberger des commerces. La femme romaine peut donc jouer un vrai rôle, pas politique, mais économique, religieux et sans doute moral. On est bien loin de la femme grecque cantonnée à son gynécée, même si là aussi il s’agit très certainement d’un mythe (ndlr : voir notre article sur le sujet). Des auteurs comme Tacite proposent une vision noire et blanche de la femme, mais on trouve aussi des représentations plus nuancées chez Ovide, Properce, Catulle…

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Vue de l’exposition Mujeres de Roma, photo La Caixa

Y a-t-il eu une évolution du statut des femmes pendant l’Antiquité romaine ?
Elle est difficile à constater. L’époque d’Auguste a constitué un vrai changement, une évolution des mentalités, et pas que chez les femmes. Alors que l’émancipation était freinée par les guerres civiles, la stabilité amenée par son règne va permettre le développement d’une toute nouvelle manière de vivre. La paix enrichit considérablement une partie de la population, d’où l’apparition de nouveaux types de décors, le développement de l’argenterie, de la taille des pierres fines… Tout cela peut s’exprimer librement puisque la paix est revenue. La femme romaine ne sera jamais l’égale de l’homme, puisqu’elle n’aura jamais de droit politiques. Mais avec l’évolution des mentalités, on crée par exemple des décors dont les sujets mythologiques mettent souvent une femme au premier plan. C’est aussi l’époque d’Ovide.

Par la suite, c’est plus difficile à dire car les changements sont moins brutaux et moins flagrants. Certaines femmes d’empereurs ont joué des rôles importants, comme Agrippine ou Julia Domna. Mais chez les auteurs, le discours n’évolue pas ! La femme telle qu’elle est présentée par Tertullien au IIe siècle ap. J.-C. est quasiment la même que celle décrite par Caton trois siècles plus tôt. Tous deux tiennent le même discours : il faudrait interdire aux femmes de porter des bijoux, du maquillage… La question du statut des femmes est plus visible dans la littérature que dans le décor domestique. En revanche, l’art funéraire évoque beaucoup les relations d’affection entre la défunte et ses proches, comme on peut le voir dans les inscriptions. Il y a des constantes dans l’espèce humaine, des choses éternelles : l’importance des relations filiales, matrimoniales, la représentation de couples ensemble, les mains jointes…

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Le Fleuve Sarno et deux nymphes, photo RMN

Peux-tu nous parler de quelques œuvres que vous avez voulu mettre en avant dans l’exposition ?
Il y a tout d’abord des peintures, comme par exemple celle qui représente le Fleuve Sarno accompagné de nymphes. Il est intéressant de constater que le peintre ne s’est pas attardé sur le Fleuve, représenté de façon traditionnelle, mais plutôt sur les nymphes, auxquelles il a accordé une attention toute particulière : elles sont plus soignées, avec des expressions plus naturelles, des boucles détaillées… Par comparaison, la figure masculine est beaucoup plus générique. Il y a aussi les Muses de la villa de Julia Felix, qui ont fait l’objet d’une très belle restauration. Elles sont très individualisées, chacune d’entre elles a une expression particulière – elles ont un côté espiègle ! Melpomène tient la massue d’Hercule du bout des doigts, presque avec le petit doigt en l’air ; Calliope est penchée sur son rouleau comme si elle s’interrogeait sur son discours… On peut presque dire que le peintre a été inspiré en peignant les Muses !

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Fragments de peinture murale : Uranie, Thalie et Melpomène, découvertes dans la villa de Julia Félix à Pompéi, musée du Louvre, inv. P12, P10 et P9

Nous avons aussi choisi de montrer des copies de peintures romaines, réalisées en 1869 par Joseph-Fortuné-Séraphin Layraud. Il était pensionnaire à la villa Médicis au moment de la découverte de la maison de Livie sur le Palatin . Il a fait un véritable relevé des fresques, avec les craquelures, les fissures, les taches… Ce sont de grandes scènes mythologiques à l’échelle 1. Aujourd’hui, à cause des conditions de conservation, ces copies sont en meilleur état que les vraies fresques. Nous les avons intégrées à l’exposition car elles illustrent la nouvelle sensibilité qui se développe à l’époque d’Auguste. Il y a Galatée et Polyphème, qui malgré sa force ne peut rien. On trouve également le mythe de Io et de son gardien Argus, qui loin d’être représenté comme un bourreau se voit intégré à une véritable scène de séduction, très érotique. Ces formes sont nouvelles, elles auraient été inimaginables à l’époque de la République !

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Plaque Campana de Thétis et Pélée (détail), photo RMN – Plaque Campana avec thiase dionysiaque (détail), photo RMN

Enfin, nous avons présenté des plaques Campana, qui sont rares dans les expositions car elles ont mauvaise réputation : elles sont fragiles et ont souvent été restaurées à l’excès (bien que ce soit aussi le cas de la collection Borghèse). Mais elles ont l’avantage de présenter des iconographies intéressantes, d’une grande variété ! On y retrouve les deux aspects de la femme romaine. Dans le mythe de Thétis et Pélée, la femme est modeste, voilée, chaste… Mais on a aussi des thiases dionysiaques ! Cette plaque avait d’ailleurs été restaurée dans les années 80, avec un satyre moulé d’une autre plaque. Pendant la préparation de l’exposition, Aurélie Piriou a retrouvé le fragment d’origine, ce qui a permis à la plaque d’être dérestaurée et remontée.

Nous remercions encore Daniel Roger de bien avoir voulu répondre à nos questions, en espérant que cet entretien vous aura plu !

Pour aller plus loin :

  • Cette vidéo (3’50) vous permettra d’avoir un aperçu de l’exposition.
  • Vous pouvez également consulter le dossier de presse (en espagnol).
  • Enfin, vous pouvez écouter Daniel Roger et Aurélie Piriou évoquer le sujet en vidéo (3’05) à cette adresse.
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