Sélection de films #3

Des péplums kistch des années 50-60 (Ben-Hur, Hercule divers et variés…) aux blockbusters contemporains (Pompéi, Gladiator, Troie, Alexandre, Le Choc des Titans, 300…), l’Antiquité a constitué pour les cinéastes un réservoir sans fin de fantasmes : fascination masculiniste pour les hommes musclés et enduits d’huile qui luttent pour leur honneur en jupette, orgies à tout va (quelques titres au hasard : Les folles nuits de Caligula ; Messaline, impératrice et putain ; Les Aventures Sexuelles de Néron et Poppée…), batailles sanglantes, courses de char à tout va, décors grandioses et costumes fantaisistes qui scandalisent les historiens… Un grand n’importe quoi, frustrant quand on pense aux trésors scénaristiques que recèlent les civilisations, les mythologies et l’Histoire de cette période.

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Ben Hur (1960) – Troie (2004) – Pompéi (2014)

Dès lors, impossible de ne pas frémir quand on pense au traitement probablement réservé aux personnages féminins dans ces productions. Quand ils ne sont pas tout simplement absents, on leur réserve (et ce n’est hélas pas une spécificité liée aux films sur l’Antiquité) des rôles complètement cliché : intérêt amoureux du héros, manipulatrice cruelle, sauvageonne… Sans compter les inexactitudes historiques. Ce n’est donc pas sans appréhension que j’ai commencé à élaborer cet article. Est-il possible, en 2017, de proposer une sélection de films qui montrent la femme dans l’Antiquité de manière intéressante et pertinente ? C’est ce que nous allons essayer de déterminer ensemble !

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Agora
Un film espagnol d’Alejandro Amenábar
Sorti en 2009
2h06

Au IVe siècle ap. J.-C., l’Égypte est sous domination romaine. Au sein de la grande Bibliothèque d’Alexandrie, Hypatie, une jeune femme mathématicienne, astronome et philosophe, dispense des leçons et cherche à percer le fonctionnement de l’univers. Mais hors des murs de la bibliothèque, la situation politique et religieuse est au bord de l’explosion. Quand éclate la révolte des Chrétiens, Hypatie va tout faire pour protéger les précieux documents, avec l’aide de ses disciples dont certains cherchent à la séduire…
Ce film s’annonçait comme une belle découverte. Hypatie est une figure fascinante : femme grecque lettrée et scientifique, enseignante à la tête de l’école néoplatonicienne d’Alexandrie, elle a été érigée en symbole féministe au XXe siècle. Le contexte historique est également passionnant : Antiquité tardive, tensions entre Juifs, Chrétiens et Païens… Pourtant, si le film est esthétiquement plaisant et historiquement plausible, les réflexions existentielles du réalisateur sur le sens de l’univers lui font perdre son sujet de vue. Après les quelques scènes destinées à poser le personnage en tant que figure féminine forte, Hypatie est transformée en bibelot que se disputent ses différents prétendants. Elle ne peut littéralement plus faire un pas sans qu’un homme la traîne par le bras ou lui dise quoi faire. Le film est complètement centré sur les états d’âmes de ces amoureux rivaux, et donc vidé de sa substance… Dommage !

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Médée
Un film italien, français et ouest-allemand de Pier Paolo Pasolini
Sorti en 1969
1h50

Dans ce film restauré en 2013, Maria Callas incarne Médée, une des héroïnes mythiques tragiques les plus célèbres du monde grec. Fille d’un roi barbare, elle aide le jeune héros grec Jason à s’emparer de la toison d’or. Elle s’enfuit avec lui, n’hésitant pas à semer des morceaux du cadavre de son frère derrière elle pour empêcher son père de la poursuivre. Dix ans plus tard, installée à Corinthe avec Jason, elle est prise de folie lorsque celui-ci la répudie pour épouser une princesse. Et sa vengeance sera terrible…
Médée est l’une de mes héroïnes tragiques préférées, capable des pires atrocités tout en gardant une forme de lucidité terrifiante. La sublime Maria Callas interprète ce rôle à merveille, en mettant au service du personnage son regard profond et impénétrable, tantôt moqueur tantôt meurtrier. J’ai néanmoins eu plus de mal avec le style de Pasolini, très lent et contemplatif, trop à mon goût, puisque j’ai trouvé que le film souffrait de longueurs, durant lesquelles la seule consolation est d’admirer les costumes et les décors. La fin, en revanche, est précipitée, et donc frustrante après autant d’attente, d’autant que le mythe disparaît presque derrière la prouesse cinématographique, et doit être incompréhensible si l’on n’en connaît pas la trame. Un film à voir néanmoins, car il est unique en son genre, bien qu’un peu hermétique.

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Boudica / Warrior Queen
Un téléfilm britannique et roumain de Bill Anderson
Sorti en 2003
1h38

Boudica, reine du peuple des Iceni, fait face à l’arrivée des légions romaines en Grande-Bretagne au Ier siècle après J.-C. Après la mort de son mari, les traités conclus avec l’envahisseur sont bafoués ; lorsqu’elle proteste contre les humiliations infligées à son peuple, Boudica est flagellée en place publique, et ses filles violées. Elle décide alors de prendre la tête des peuples locaux et de mener leur rébellion.
Boudica est l’une des figures féminines de l’Antiquité les plus fascinantes, tant par son destin exceptionnel que par le peu d’informations que nous conservons à son propos. Devenue mythe plutôt que figure historique, elle a été érigée en symbole de la résistance et du courage anglais à l’époque victorienne, de la même manière que Vercingétorix en France. Le casting rassemble de très bons acteurs anglais ; la réalisation fait preuve de choix intéressants, notamment dans la mise en valeur du courage de Boudica, et du lien qui unit son mythe à l’époque actuelle. Pourtant, le résultat souffre d’un manque de moyens : musique kitsch, effets visuels plutôt déplaisants, décors minables… Sans compter une vision caricaturale des Romains, et des scènes d’inceste Néron-Agrippine dont on aurait franchement pu se passer. En somme un résultat raté pour cette histoire, qui mériterait que l’on s’en empare de nouveau. Ne serait-ce que pour lutter contre l’idée qu’un film sur une femme n’intéresse pas, au point que le film est sorti en France sous le titre Légions : les guerriers de Rome, qui n’a absolument rien à voir avec l’histoire… Et avec une affiche à pleurer !

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Rome
Une série britanno-américaine de John Milius et William J. MacDonald
Diffusée en 2005-2007
2 saisons, 22 épisodes

La série commence en 52 av. J.-C., alors que la Guerre des Gaules s’achève, et déroule le fil de l’histoire romaine jusqu’à l’avènement d’Auguste vingt ans plus tard. Entre mort de la République et naissance de l’Empire, nous suivons les destins du légionnaire Titus Pullo et du centurion Lucius Vorenus, mais aussi ceux des principaux personnages historiques de l’époque.
Rome
est l’une des meilleures productions modernes qui traitent de l’Antiquité. Basée sur des faits historiques, riche de décors et de costumes exceptionnels (à tel point que le coût du tournage a causé l’arrêt de la série malgré son succès), elle bénéficie en outre de la qualité et du suspens propre aux productions HBO. Malgré quelques inexactitudes, c’est une série dont je conseille le visionnage. En ce qui concerne les personnages féminins, malheureusement, on n’en n’apprend pas tant sur les femmes romaines que sur les clichés que l’on attend d’elles. Elles virent souvent à la caricature, entre riches matrones capricieuses et manipulatrices et femmes du peuple intègres et honnêtes. Pour aller plus loin, je vous conseille l’article Sex and Scandal with Sword and Sandals : A Study of the Female Characters in HBO’s Rome (ne serait-ce que pour son titre!).

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Antigone
Un film grec de Yórgos Tzavéllas
Sorti en 1961
1h33

Le roi Oedipe est mort, et ses deux fils Etéocle et Polynice se sont battus à mort pour accéder au trône de Thèbes. Le nouveau roi Créon ordonne que le cadavre de Polynice ne soit pas inhumé, car il s’est soulevé contre la ville. Sa sœur Antigone désobéit à l’ordre de Créon et ensevelit le corps, s’exposant ainsi aux représailles du souverain.
De tous les films de cette sélection, Antigone est sans doute celui qui fait preuve du plus grand souci archéologique. Introduit par un récit illustré par des figures noires, le script est extrêmement fidèle au texte antique de Sophocle, dont il ne modifie qu’une partie du dénouement. Le tournage a eu lieu dans les ruines de Mycènes, qui offrent un cadre superbe dont la réalisation se saisit pleinement. L’esthétique sombre et fantomatique des plans semble vouloir se rapprocher de la terreur et la pitié (φόβος και έλεος), les deux émotions que la tragédie antique devait susciter chez le spectateur. Néanmoins, le choix – peut-être justifié historiquement – d’un ton très déclamatoire nous distancie de l’action et empêche le spectateur contemporain d’entrer pleinement dans le film. On notera quand même la l’interprétation poignante d’Irène Papas, qui offre une Antigone magnifique et fière, sans tomber dans le pathétique.

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Cléopâtre
Un film américain de Joseph L. Mankiewicz
Sorti en 1963
4h11

Après la bataille de Pharsale en 48 av. J.-C., au cœur d’une guerre civile pour le contrôle de la République romaine, Jules César poursuit son rival vaincu Pompée le Grand jusqu’en Égypte. C’est là qu’il fait la connaissance de Cléopâtre VII, sœur et épouse du Pharaon Ptolémée XIII. Le film déroule en une immense fresque leur histoire d’amour, l’accession de Cléopâtre au trône d’Égypte, l’assassinat de César, la romance entre Cléopâtre et Marc Antoine, et enfin l’ultime bataille qui verra la chute de ces derniers, l’annexion de l’Égypte par Rome et la fin des dynasties pharaoniques.
Comment terminer cette sélection sans évoquer ce monstre sacré du cinéma ? À l’opposé du film précédent, Cléopâtre est le film de tous les excès : matériels, esthétiques, financiers, personnels… C’est à l’époque le film le plus cher jamais tourné, qui a presque causé la faillite de la 20th Century Fox ; cette démesure a marqué le cinéma et l’imaginaire collectif. Au-delà de ces considérations, le film jongle avec talent entre les extrêmes, allant de majestueuses scènes aux figurants innombrables (comment oublier la scène de la grande entrée de Cléopâtre dans Rome ?) à des tête-à-têtes intenses où Elizabeth Taylor enchaîne les répliques cinglantes de façon admirable. Il est difficile de donner un avis sur ce film, qui a des défauts aussi immenses que ses qualités ; c’est le péplum ultime, qui nous donne plus à voir sur Hollywood dans les années 60 que sur l’Antiquité. Malgré la prestation d’Elizabeth Taylor, de jeune fille capricieuse à femme luttant contre la marche de l’Histoire, en passant par l’amoureuse éperdue et la politicienne implacable, ce Cléopâtre est avant tout un film sur le destin de Rome, et les aspirations de grandeur des humains, qu’ils soient politiciens au Ier siècle av. J.-C. ou réalisateurs au XXe siècle.

Au terme de cet énorme article, nous voilà peu avancés sur notre questionnement initial. Oui, il existe des films sur les femmes dans l’Antiquité, mais pour autant ce sont rarement de bons films sur les femmes, de bons films sur l’Antiquité, voire de bons films tout court… On retombe trop souvent dans les stéréotypes que nous évoquions. « La femme de l’Antiquité », lorsqu’elle n’est pas fourbe et manipulatrice, s’efface derrière l’idée de quelque chose de plus vaste : la grandeur d’un Empire, la fierté d’un peuple, l’honneur d’une famille… Même quand le film porte leur nom, ces héroïnes semblent un prétexte, des fantômes de femmes, l’écho lointain d’une Histoire écrite par des hommes et réinterprétée par des hommes. Pour ma part j’attends encore le film sur l’Antiquité qui saura ravir mon cœur, n’hésitez pas à me laisser vos suggestions si vous en avez !

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